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Génocides : les conséquences politiques de la reconnaissance

Geneviève-Anaïs Proulx, 2 mai 2011

L’arrivée du printemps inspire souvent des images de renaissance plutôt que de désolation. Pourtant, en ce temps des premières floraisons, un travail de mémoire s’impose car trois dates commémoratives nous rappellent que si l’humain est capable du meilleur, il est aussi capable du pire. C’est le 7, le 8 et le 24 avril que nous sommes invités à nous souvenir de trois génocides s’étant déroulés au XXe siècle : celui des Arméniens en 1915, celui des Tziganes durant la deuxième Guerre mondiale et celui des Tutsis en 1994.

Ces trois dates sont de tristes rappels de l’inefficacité de la communauté internationale à réagir assez rapidement afin d’éviter l’annihilation d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux par un autre. Les trois génocides soulignés au mois d’avril ont en commun d’avoir rencontré à un moment ou à un autre des résistances dans leur processus de reconnaissance. Nous analyserons ici les enjeux politiques, les conséquences diplomatiques et les nouveaux mécanismes onusiens mis en place autour de la reconnaissance des génocides.

Le génocide arménien

Tristement reconnu comme le premier génocide du XXe siècle, le génocide arménien est commémoré le 24 avril. Datant de près d’un siècle, les actes commis en 1915 sont toujours au centre d’un débat démontrant que les conséquences politiques d’une reconnaissance ou d’une non-reconnaissance sont réelles. C’est d’abord en 1985 que l’ONU qualifie pour la première fois de génocide les actes perpétrés par l’empire Ottoman. Puis, en 1987, c’est au tour du parlement européen de reconnaître le génocide arménien. Lors de l’examen de sa candidature pour accéder à l’Union Européenne en 2005, la Turquie a été sommée par le parlement européen de reconnaître officiellement le génocide de 1915. Cette exigence de l’Europe et le refus d’obtempérer du gouvernement turc, ont eu pour résultat de sérieusement compromettre l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne.

Inversement, lorsque la commission des Affaires étrangères américaines a voté en 2010 une résolution reconnaissant ce génocide, Ankara a rappelé son ambassadeur de Washington. Ne pouvant se permettre de perdre un allié tel que la Turquie dans le dossier du nucléaire Iranien et, plus généralement, au Moyen-Orient, le Président Obama (qui avait pourtant promis la reconnaissance aux arméniens en campagne électorale) n’a plus prononcé les termes « génocide arménien » après son élection.

Le génocide tzigane

Durant la deuxième Guerre mondiale, on estime qu’entre 200 000 et 500 000 roms sont mort dans les camps Nazis. Pourtant, le parlement européen n’a procédé à une première cérémonie commémorative du génocide Tzigane que le 2 février dernier. Cette reconnaissance européenne était chargée de sens puisque jusqu’à ce jour seules l’Allemagne et la Hongrie avaient reconnu officiellement cet événement.

En France, après le dépôt d’une proposition de loi à l’Assemblée nationale en 2007 et au Sénat en 2008, le Gouvernement avait refusé de se prononcer sur l’existence même du génocide, en plus de refuser d’instaurer la date du 5 avril comme journée commémorative. En 2010, suite à la question écrite du député socialiste Michel Sainte-Marie, le Gouvernement français a expliqué son refus d’établir une journée de commémoration sur les bases d’un rapport stipulant « qu’il est nécessaire de veiller à éviter la multiplication du nombre de journées nationales de commémoration » tout en spécifiant que le secrétaire d’État avait invité les associations représentant les gens du voyage « à se joindre à la journée nationale du souvenir des victimes et héros de la déportation » ayant lieu à chaque année le dernier dimanche d’avril. Les mots génocide tzigane sont par ailleurs soigneusement évités dans la communication et on fait plutôt référence au « cas tzigane » et à « leur tragédie spécifique ». Cette retenue terminologique du gouvernement français est un exemple éloquent du chemin qu’il reste à parcourir dans l’atteinte d’une pleine reconnaissance historique du génocide Tzigane.

Le génocide rwandais

Le 7 avril dernier avait lieu la 17e commémoration du génocide rwandais. Survenu en 1994, la mort de 800 000 Tutsis en moins de 100 jours souligne douloureusement les conséquences d’une non-reconnaissance et de la non-intervention des pays membres de l’ONU. L’article premier de la convention de 1948 pour la Prévention et la répression du crime de génocide engage les signataires à intervenir pour prévenir un génocide. Une reconnaissance rapide, aurait donc pressé l’action des membres de l’ONU, les obligeant à transformer leur mandat d’observation en mandat d’intervention.

Devant l’ampleur des atrocités pesant sur la conscience de la communauté internationale, plusieurs chefs d’État se sont excusés de leur inaction. Lors d’un voyage à Kigali en 1998 ce fut le cas de Bill Clinton qui s’est excusé au peuple rwandais de ne pas avoir agi et reconnu assez rapidement les actes de génocides en 1994. Lors de cette élocution, le Président a expliqué qu’il n’avait pas su mesurer l’ampleur de la situation. Néanmoins, des documents obtenus en 2004 ont prouvé, au contraire, que l’administration Clinton était tout à fait au courant de la gravité des actes perpétrés, le mot génocide ayant même été employé pour décrire la situation plus de 16 jours avant le début des massacres.

En 2004, à l’occasion d’une commémoration marquant le 10e anniversaire de commémoration du génocide rwandais, Kofi Annan a exprimé ses « profonds remords pour l’horreur qui a frappé le Rwanda ». Il a alors saisi l’occasion pour annoncer « un Plan d’action à l’échelle du système des Nations Unies pour la prévention des génocides ». Celui-ci a abouti en 2009 avec la création de la notion du « devoir de prévenir » et de « responsabilité de protéger » insérer dans l’article premier de la Convention sur le génocide de l’ONU. Ces importantes notions de devoir et de responsabilité supplantent dorénavant la notion de souveraineté nationale parfois invoquée par les États voulant prévenir une ingérence de la communauté internationale sur leur territoire.

Si l’implantation de ces nouveaux processus d’intervention en cas de génocide témoigne de la bonne volonté de la communauté internationale, les états ont encore la responsabilité de reconnaître les génocides du passé. Le mois d’avril et ses trois commémorations sont d’excellents exemples des mesures de reconnaissances historiques pouvant et devant être entreprises afin de sensibiliser les populations aux leçons à tirer du XXe siècle. Car si nous n’apprenons pas de nos erreurs, quelle mémoire léguons-nous à l’avenir ?