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Un conflit d'intérêts

Andrew Murray, 8 avril 2011

L’offensive de la part des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France pour imposer un changement de régime en Libye – car c’est là l’objectif de cette guerre – n’a pas grand-chose à voir avec le désir de sauver des vies et encore moins avec un soutien à la démocratie dans le monde arabe. Elle vise non pas à sauvegarder l’élan pour le changement au Moyen-Orient, mais à le contrôler en mettant l’ensemble du processus sous l’hégémonie occidentale.

L’indice le plus flagrant en est la conviction des dirigeants du Bahrein et du Yémen qu’ils ont l’accord de l’Occident pour faire tout ce qu’il faudra pour écraser les protestations dans leurs pays, alors même que le Colonel Kadhafi doit être anéanti pour avoir accompli des faits analogues.

La décision du Conseil de sécurité de l’ONU a donné le cachet de la légalité à un projet qui est essentiellement hors la loi. Si l’objectif était réellement de sauver des vies, la situation exigerait non pas des bombardements massifs, mais une médiation résolue, comme le montrent les doutes qui s’emparent déjà de la Russie, de la Chine et de quelques dirigeants arabes.

La décision des Nations Unies a été prise à l’instigation des autocrates craintifs de la Ligue arabe, dont la majorité ne peut prétendre à une plus grande légitimité que celle du régime brutal de Kadhafi. Derrière la feuille de vigne transparente du Qatar, la mise en application de cette décision a été sous-traitée aux mêmes puissances qui ont semé le chaos à travers le monde arabe pendant plus d’un siècle, jusqu’à – et y compris – la guerre contre l’Irak.

Il est possible que les bombardements entraînent une impasse armée, situation qui ne manquerait pas de susciter d’innombrables excuses pour une augmentation des moyens militaires pour soutenir les rebelles, sans exclure une offensive terrestre. Ce qui pourrait provoquer une partition de facto de la Libye avec une occupation étrangère de l’est du pays. Mais si Kadhafi est renversé, tout régime qui lui succédera et qui sera parrainé par des puissances étrangères manquera de légitimité aux yeux de nombreux Libyens, donnant potentiellement lieu à un conflit civil prolongé.

Dans ce contexte, les inquiétudes d’Angela Merkel concernant un élargissement du conflit plus large et une augmentation des victimes civiles – inquiétudes qui sont maintenant partagées par une partie croissante de l’opinion mondiale – paraissent raisonnables. D’autres dirigeants sont plus soucieux de sauver leur propre peau. Ce sont les despotes héréditaires du Conseil de Coopération du Golfe – l’oligarchie saoudienne et ses satellites royaux – qui emportent la palme de l’inconscience. Ils ont en effet soutenu sans état d’âme l’intervention en Libye en déclarant illégitime le régime tout en dénonçant résolument toute ingérence dans leurs propres affaires intérieures.

Pourquoi laisse-t-on les membres de la famille royale du Bahrein et le président du Yémen, Saleh massacrer leurs protestataires sans même imposer une zone d’interdiction de vente d’armes ? C’est là une question que Cameron semble peu enclin à aborder. Apparemment certains êtres humains sont plus éligibles pour des interventions humanitaires que d’autres, et suivant contre quel dictateur ils se rebellent ils se trouveront en dernière ligne.

Mais les divers émirs ne sont pas les seuls à se trouver en pleine contradiction. La semaine dernière l’hebdomadaire The Economist a publié des éditoriaux qui réclamaient une « réduction du poids » de l’Etat partout dans le monde tout en prônant l’intervention militaire en Libye. Il faut calibrer un Etat qui soit suffisamment fort pour imposer sa volonté militaire au Moyen-Orient, mais qui soit trop faible pour maintenir ouvertes les bibliothèques locales. Cela donne un aperçu des contradictions du néoconservatisme qui devrait inviter à la réflexion, alors que David Cameron amène brutalement sa « grande société » [la formule qui résume les options de sa campagne électorale et de sa politique en Grande-Bretagne] à Benghazi.

Le fait d’invoquer l’intérêt national est également suspect. Ce prétexte a été utilisé trop souvent pour justifier la guerre pour le pétrole – c’est là un cliché de la gauche, bien sûr, mais même des clichés ont parfois du vrai. La Grande-Bretagne a besoin de pouvoir faire des affaires à Tripoli, mais Kadhafi ne peut plus être son interlocuteur.

Stop the War a mené depuis presque 10 ans une campagne contre la volonté d’imposer le dessein occidental sur le monde arabe et musulman, dont ceci est la dernière manifestation en date. En Irak et en Afghanistan nous exprimons ce que disent la majorité des Britanniques, et à mesure que la guerre sur et en Libye se gâte, l’opinion se modifiera également sur ce conflit. (Traduction A l’Encontre)


Voir en ligne : A l’Encontre


*Journaliste et membre de la coalition Stop the War en Grande-Bretagne, cet article a été publié dans le quotidien The Guardian le 22 mars 2011.