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Révolution Féminine 2.0

Laurence Mathieu Léger, 3 avril 2011

« La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droit » : Olympe de Gouges, figure emblématique des mouvements pour la libération des femmes du 18ème siècle, aurait fort probablement été une fervente « tweetrice » eut-elle vécu à l’ère de l’Internet.

Sans doute aussi, l’expression de sa pensée révolutionnaire, considérée à l’époque non seulement marginale, mais dangereuse, aurait-elle créé une onde de choc sur Facebook, lui procurant fort probablement un grand nombre d’amis (es). En outre, l’auteure de la première Déclaration des droits de la Femmes et de la Citoyennes, aurait peut-être connu une fin plus douce (elle fût guillotinée durant la Révolution Française), eut-elle été en mesure d’universaliser plus rapidement ses idées grâce au cyberespace.

Différente époque, différent contexte.

Les femmes d’aujourd’hui ont une voix qui s’élève au delà des frontières. Non pas parce qu’elles bénéficient de nouvelles libertés (bien au contraire dans certaines sociétés), mais parce qu’elle ont de plus en plus à leur porté un dispositif redoutable : l’Internet.

La dissémination des idées s’opère plus que jamais par l’entremise des médias sociaux. Ces cyber outils incarnent désormais des armes de mobilisation sociale importantes, dont les récents soulèvements du monde arabe en ont clairement démontré l’efficacité. « La révolution égyptienne, comme celle qui l’a précédée en Tunisie, montre à la fois la puissance des nouveaux médias, la difficulté à leur opposer des forces classiques de contrôle et de répression, et leur articulation, trop souvent minorée, avec les médias traditionnels comme la télévision ou la presse » écrivait le 15 février dernier Marie Benilde, journaliste au Monde Diplomatique. Comme plusieurs médias, elle souligne cette « révolution 2.0 », terme introduit par le cybermilitant égyptien et ingénieur informatique chez Google Wael Ghonim. « Les réseaux sociaux contributifs (2.0) remplissent une fonction inédite dans l’histoire des médias, affirme-t-elle, avec Internet, la parole du peuple devient davantage audible même si elle n’est que partielle ».

Au-delà de la « parole du peuple », la parole des femmes : un élément catalyseur irréfutable du « printemps arabe ».

Issues de sociétés aux mœurs patriarcales prédominantes où la prise de parole s’avère pour elles un exercice souvent laborieux, les femmes arabes ont pris part avec vigueur aux mouvements révolutionnaires qui ont balayé leur pays. Offrant une contribution multidimensionnelle, des femmes comme la journaliste Leil Zahra Mortada et l’activiste Asmaa Mahfouz firent figure de proue, se démarquant sur la scène internationale par l’entremise des Facebook, Youtube et Twitter.

Pour Naomi Wolf, journaliste chez Al-Jazeera, les femmes arabes sont plus éduquées que jamais, pourtant leur ascension aux positions stratégiques ou décisionnelles reste difficile. Dans ce contexte, l’accessibilité croissante des femmes aux nouvelles technologies s’impose comme un changement marquant. « Les médias sociaux ont changé ce à quoi ressemble le leadership, et les sentiments qu’il suscite, pense Wolf. Facebook reprend en quelques sorte la manière dont les femmes vivent la réalité sociale, où la connexion entre les gens est tout aussi ou plus important que le contrôle ou la dominance individuel ». Elle ajoute : « On peu devenir un très grand leader sur Facebook seulement en créant un très grand nous ».

Lorsqu’il est question de politique, les femmes tendent à opter pour une approche différente de celle des hommes. Selon Pascale Navarro, auteure de l’essai « Les Femmes en Politique Changent-elles le Monde ? », les femmes « transmettent dans l’exercice de leur pouvoir les valeurs sociales du groupe auquel elles appartiennent. Ainsi, les femmes sont souvent mères, et plus largement, pourvoyeuses de soins, elles ont un corps différent de celui de l’homme (et donc des besoins particuliers) et des aptitudes qu’elles ont développées en partie parce qu’elles bâtissent leur identité sur ces différences et sur un rôle social sexués ». Sans doute alors l’immense connectivité qu’offre l’Internet, ainsi que la collectivité qui en découle, s’amalgament bien avec cette approche féminine.

L’émergence grandissante d’un cyber pouvoir politique au féminin qui se traduit dans le monde réel n’est-elle pas en soi une révolution féminine 2.0 ? Déjà en 1985 l’avant-gardiste philosophe Dona Harraway prévoyait, dans son célèbre Manifeste Cyborg, un lien imminent entre émancipation féminine et nouvelles technologies. « Je plaide pour une fiction cyborgienne, écrivait-elle, qui cartographierait notre réalité corporelle et sociale, une ressource imaginaire qui permettrait d’envisager de nouveaux accouplements fertiles. […] Le cyborg : question de
fiction et de vécu, qui change ce qui compte en tant qu’expérience des femmes
en cette fin de XXieme siècle.
 »

Bien sûr, pas de révolution sans révolutionnaires. L’acte de soulèvement reste physique, dépendant du corps, et se positionne dans le réel. De tout temps, des femmes ont marqué l’histoire et ce, sans l’aide de nouvelles technologies. Mais aujourd’hui, le virtuel s’impose comme un point de départ, un lieu de rencontre à l’abri des chars, de consentement à l’action collective. Un lieu où la voix des femmes est égale à celle des hommes.

Laurence Mathieu Léger

Mars 2011