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Ecartée du jeu, l’Union africaine durcit le ton

Colette BRAECKMAN, 21 mars 2011

Durant des décennies, le président Kadhafi a agacé ses pairs africains par sa condescendance, par son incessante volonté de fédérer l’Afrique ou de prendre la tête d’une alliance des rois et chefs traditionnels, forgée de toutes pièces et très critiquée par les présidents en place, comme l’Ougandais Yoweri Museveni. Mais en même temps qu’il agaçait, le « Guide » libyen distribuait largement l’argent du pétrole, finançant l’Union africaine, bouclant les fins de mois de pays sahéliens en panne de trésorerie, tandis que la Compagnie libyenne d’investissements (Laico) investissait 480 millions de dollars dans une douzaine de pays. En outre, si la Libye a longuement soutenu des groupes rebelles, entre autre parmi les Touaregs du Sahel, elle a aussi accueilli des centaines de milliers de travailleurs africains, véritables soutiers de son économie. Ces derniers, à plusieurs reprises, ont été victimes de mesures d’expulsion brutales ou ont été refoulés sans ménagement alors qu’ils tentaient de gagner l’Europe. Aujourd’hui, ils sont encore des centaines de milliers de Tchadiens, Nigériens, Maliens et autres, à se terrer, craignant d’être victimes des représailles des rebelles qui les confondraient à des mercenaires, ou essayant de fuir vers le sud à travers le désert…

Cette omniprésence à la fois brouillonne, généreuse et cynique de Kadhafi sur la scène africaine explique en partie les réticences et les contradictions de l’Union africaine, une instance régionale chroniquement désargentée, créée en 1999 à Syrte et qui doit beaucoup à la générosité du Guide.

Alors que dans un premier temps, l’Union africaine avait soutenu le principe d’une action de protection des civils, elle a rapidement durci sa position, reflétant l’hostilité de la plupart de ses membres à ce qui est perçu comme une intervention militaire occidentale. C’est ainsi que le comité de l’Union africaine sur la Libye a appelé dimanche à « la cessation immédiate des hostilités », demandant aussi la protection des travailleurs africains présents dans le pays et insistant sur le respect de l’unité et de l’intégrité territoriale du pays. Le président sud africain Jacob Zuma, dont le pays est membre non permanent du Conseil de sécurité, est allé plus loin, assurant qu’il ne soutenait ni le principe d’un changement de régime ni l’occupation de la Libye par des étrangers et que l’intervention devrait se limiter à protéger les civils en créant une zone d’exclusion aérienne.

Ce durcissement de ton s’explique par l’aversion et les craintes que suscitent toute intervention militaire en Afrique, mais aussi par le camouflet que la « coalition » avait infligé au comité de l’UA. Dimanche en effet, ce dernier avait souhaité se rendre à Tripoli pour y entreprendre une médiation avec Kadhafi, mais n’avait pas reçu les autorisations de vol demandées.

Alors que les opérations militaires se poursuivent, l’UA essaie de reprendre pied sur la scène diplomatique dont elle a été éjectée par les Occidentaux . C’est ainsi qu’elle souhaite organiser, le 25 mars prochain, une réunion de sortie de crise, qui rassemblerait, du côté libyen, autorités et représentants des rebelles en face de représentants de la Ligue arabe, de l’organisation de la conférence islamique, de l’Union européenne et des Nations unies.

Quant aux voisins immédiats de la Libye, comme le Mali et le Niger, qui sont déjà confrontés aux actions de AQMI (Al Qaida dans le Maghreb islamique) ils redoutent qu’un vide de pouvoir à Tripoli ou une partition du pays n’entraînent l’ouverture d’un nouveau front qui attirerait des combattants islamiques. « Une partie des arsenaux pillés par les insurgés, dont des missiles sol air, se retrouve déjà entre les mains des insurgés » assure le président tchadien Deby à Jeune Afrique tandis que Mohamed Anako, un ministre touareg du Niger, craint déjà « un nouvel Irak ».

Faut il dire aussi que bon nombre de chefs d’Etats africains sont frappés par le sort qui frappe aujourd’hui le colonel Kadhafi : ceux là même qui hier encore l’accueillaient en grande pompe, acceptaient ses pétrodollars et se battaient pour investir dans son pays, semblent aujourd’hui avoir juré sa perte. Dans tous ces pays d’Afrique noire, où les civils ont toujours été massacrés sans provoquer de réaction significative de la part de la “communauté internationale”, la sollicitude dont jouissent aujourd’hui les opposants libyens et les populations civiles paraît à tout le moins suspecte…


Voir en ligne : Le blog de Colette Braeckman