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VAGUE D’ IMMOLATION PAR LE FEU

Lamia KAGHAT, 7 mars 2011

Maghreb-Machrek
« Tous les pays dans lesquels on assiste à ces actes, sont des pays à majorité musulmane sunnite »

Il y a quelques jours, on a pu assister à deux nouvelles immolations par le feu en Algérie . Depuis le geste protestataire catalyseur de Mohamed Bouazizi, on dénombre en Algérie une dizaine d’actes similaires. Un phénomène récent qui touche le monde arabo-musulmans et notamment sunnite. Explications et analyse du phénomène du directeur de recherche sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à la Fondation pour les Relations internationales et le Dialogue extérieur (FRIDE), à Madrid ; et ancien directeur de l’Observatoire Géopolitique du Religieux de l’Iris-France , Barah Mikaïl.

Si les titres d’actualité imposent aujourd’hui un nouveau regard sur les phénomènes de l’immolation, force est de constater la difficulté qu’éprouvent observateurs et chercheurs à rendre compte des formes d’engagement sacrificiel pour une cause politique. Le cloisonnement des disciplines de recherche, engage les chercheurs et politiciens à une réflexion sociologique , en privilégiant, la cause politique défendue. Les immolations par le feu ,se déroulant actuellement par vague, en général, l’acteur de ce geste suicidaire met systématiquement l’adversaire (ici, l’Etat) dans une position où il est obligé de tenir compte de futures immolations potentielles . A titre d’exemple : les antérieures immolations par le feu de Moujahidin du Peuple iraniens en Europe, ou celles de militants kurdes lors de l’arrestation d’Abdullah Öcalan (chef du PKK), ou encore celles en Corée du Sud, en Chine et en Inde. C’est pourquoi, lors du dernier sommet Economique Arabe qui s’est déroulé à Charm el-Cheik, les chef d’Etats des pays arabes se sont penchés sur les répercussions de ces gestes préoccupants dans leurs sociétés . Mais la singularité des types d’action « suicides » conduit toutefois les auteurs à revendiquer , au-delà des définitions politiques ou sociologiques , une cause . Il convient dès lors de prendre le phénomène d’immolation , sous un axe de réflexion plus judicieux sous la forme du sacrifice, du sacré, de la culture et de la religion. Il est vrai que les chiites , font de leur corps un objet de démonstration de foi , mais ce phénomène de suicide par immolation, n’a jamais été observé auparavant dans des sociétés à confession sunnite . Comment ce peuple arabo-musulmans , est-il passé d’une culture de silence à une culture de suicide prohibée par la religion musulmane , notamment sunnite ? Est-ce une histoire de religion, de dogmatisme, de martyr ou encore de pathologie ? Où se situe la limite de la subjectivité de cet acte ?


Du mimétisme au cataclysme

Barah Mikaïl, croit fermement que « tous ces actes répondent à la fois à un sentiment de frustration profond, et à une volonté de la part de ses initiateurs de réinvestir la symbolique incarnée en Tunisie par Mohammed Bouazizi. En d’autres termes, le précédent tunisien, qui a coûté son poste à Zin al-Abedin Ben Ali, est sollicité par nombre de citoyens vivant dans les pays avoisinants. Selon eux, si les Tunisiens ont réussi à couper court à la situation d’abus qui prévalait dans leur pays, il n’y a pas de raison que cela ne prenne pas non plus chez eux. Evidemment, ces actes d’immolation révèlent l’ampleur des frustrations qui prévalent dans la région au départ de motifs à la fois politiques et socio-économiques. »

Par ailleurs, avant de considérer ce phénomène comme une affaire de « mimétisme », ce geste est surtout protestataire. Celui-ci s’inscrit dans une revendication statutaire contre l’Etat. Selon le responsable des recherches sur l’Afrique du Nord, « ces actes demeurent politiques et contestataires avant tout, et ce quand bien même un phénomène de mimétisme demeure également présent. Mais si les personnes optant pour un acte aussi fort n’étaient pas au bout du rouleau dans leur quotidien, elles ne seraient probablement pas allées vers un acte aussi fort. Le phénomène Bouazizi a ainsi eu valeur de catalyseur pour des personnes qui se disent qu’il y a nécessité de provoquer un changement radical dans leur pays, quitte à ce que cela puisse leur coûter leur propre vie. »

Religieusement vôtre
Devant l’étendu et la vitesse à laquelle se propagent ces actes d’immolations dans les pays sunnites , Barah Mikaïl , insiste sur le fait qu’il ne faut toutefois pas exagérer les éléments de type religieux et confessionnel. « Certes, tous les pays dans lesquels on assiste à ces actes sont des pays à majorité musulmane sunnite ; mais, dans un même temps, on est loin d’assister à une immolation par le feu de par des pans entiers de la population. Ces actes demeurent, qu’on le veuille ou non, marginaux, et quand bien même leurs auteurs seraient issus d’une culture et/ou d’un contexte sunnite, cela ne veut pas pour autant dire que leurs éventuelles convictions religieuses demeurent plus fortes que leurs sentiments de frustration. Gardons-nous donc de toute interprétation de type essentialiste » . Par ailleurs, la démonstration de foi dans la religion musulmane diffère selon le cas sunnite ou chiite. En effet, tous les chiites, y compris les kurdes, les iraniens, considèrent que « le corps témoigne pour eux, à travers ce qu’ils exigent de lui : « le corps souffrant porte, dans l’exposition même de sa souffrance, la marque incarnée de la foi qui lui cause et lui permet d’endurer cette souffrance ». Comment cette forme ultime d’engagement du corps , s’est -elle manifester dans le monde musulman sunnite , qui proscrit ce genre d’acte , y compris la mutilation de corps ? Barah Mikaïl, tiens à tirer la sonnette d’alarme pour ne pas tomber dans une image trop essentialiser et incarnée par l’idée de martyrologie : « ce n’est pas parce que quelques sunnites vont vers un suicide prohibé que l’on peut en déduire que la martyrologie a investi le sunnisme aujourd’hui. Pour que l’on passe à ce stade, il faudrait qu’une personne religieuse sunnite douée d’une forte aura passe à un tel acte. Aussi malheureux que cela puisse paraître, le fait pour un citoyen inconnu jusqu’alors de sacrifier sa vie en faveur de l’amélioration de celle des autres pourra certes provoquer un impact émotionnel, voire politique, considérable, mais ce n’est pas pour autant que l’on pourra parler de l’initiation d’un ordre conceptuel nouveau. Pour le dire autrement, aussi fort soit l’impact de l’acte de Bouazizi, il provoquera peut-être encore quelques actes similaires chez des citoyens de la région, mais ce n’est pas pour autant que le culte du martyre fera partie de la culture religieuse sunnite moyenne ».

Martyr ou victime

Suite à l’enchaînement des évènements, et la similarité dans différentes régions en Algérie et ailleurs dans le monde arabe, une question se pose quant à la similarité de ces actes par rapport aux attentats-suicides. Dans les deux cas, les auteurs usent de leur corps , en tant qu’objet d’engagement politique protestataire. Peut-on penser que ces actes pourraient être instrumentalisés au même titre que ceux d’Al-Qaëda ? En réponse à cette question , Barah Mikaïl rétorque « Non , parce que pour cela, il faudrait qu’il y ait un phénomène massif s’engageant dans ce sens, et qu’un ou plusieurs leaders dotés d’une aura retentissante encouragent à cette tendance. Or, cela semble, sauf surprise, inconcevable à l’heure qu’il est. On n’est pas en effet devant un acte similaire aux actions d’al-Qaëda, qui font la promotion des attentats-suicides afin d’asséner des frappes à l’ennemi tout en promettant à leurs auteurs le paradis dans l’au-delà. Ici, la grille demeure politique, et liée à des revendications beaucoup plus terre-à-terre. Le réel n’a pas transcendé le Sacré, et c’est pourquoi la portée contestataire de cet acte, aussi forte soit-elle, ne dépasse pas des considérations liées au quotidien sur terre de tout un chacun. »

Barah Mikaïl revient sur la notion de martyr : il estime que « celle-ci s’impose maintenant que nous commençons à avoir du recul par rapport à l’acte de Bouazizi ». Il croit même que la tendance va être assez rapidement circonscrite, et ne dépassera, aussi provocateur cela pourra-t-il paraître, le simple effet de mode.

Pour répondre à la question de martyr ou de victime, les acteurs de ces actes , sont considérés, par le directeur de recherche sur l’Afrique du Nord de la FIDE, en tant que « citoyens et individus convaincus du fait Bouazizi ». Il nous explique, que « ses imitateurs ont agi de cette manière afin de leur permettre d’aspirer à un avenir meilleur, probablement. Toutefois, je doute que ce même sentiment puisse être généralisé ; c’est en effet la misère et le ressenti personnel de Bouazizi qui ont expliqué cet acte avant tout . ». Mais face à cette vague d’immolation, et à la vitesse de sa propagation, l’inquiétude ,face à ce phénomène dans un avenir proche ,est-elle de mise ? Selon Barah Mikaïl, « Si l’inquiétude consiste à constater les mauvaises conditions politiques et socio-économiques dans lesquelles évoluent beaucoup des citoyens du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, incontestablement, celle-ci va demeurer ; les politiques n’étant pas prêts de réformer leurs habitudes et pratiques. Mais si l’inquiétude consiste à craindre que des pans entiers de populations s’immolent à leur tour, alors non, je crois que le phénomène va très vite retomber. »

Limites et convictions
Par ailleurs, rappelons que cet engagement ultime du corps, destiné de culpabiliser davantage l’ennemi, est avant tout une arme politique, d’invention relativement récente. Cette « violence contre soi », attire tous les regards et l’incompréhension de ce geste contre son propre corps .Selon plusieurs recherches, menés auparavant, ce type d’action suicide est avant tout une revendication du statut , qui assume le risque, mais où l’« ennemi » (ici, l’Etat) devra répondre de la mort d’un innocent « non-violent » .Tout se joue dans la menace et la potentialité « d’aller jusqu’au bout ». Selon le journal en ligne, DNA-Algérie, depuis le début du mois de janvier 2011, pas moins de dix tentatives de suicide par immolation en été enregistrées en Algérie. Deux personnes ont succombé à leurs brûlures. De cette manière, la violence faîte sur ces corps pointe du doigt directement l’État , coupable de ces actes . Pas plus tard que dimanche 30 janvier. , selon la Maison des Droits de l’Homme et du Citoyen de Tizi Ouzou (MDHC), à Staoueli, une tentative de suicide par immolation d’un employé de la banque, avec sa fille handicapée à 100 %, a été avortée grâce à l’intervention de ses collègues , qui l’ont empêché d’allumer son briquet. A l’encontre d’une véritable compréhension des phénomènes de violences faites à soi, l’intervention humaine du peuple ou de la protection civile peut-elle permettre d’éviter le pire ? Peut-on trouver des limites religieuses , qui stimuleraient des freins potentiels afin d’avorter ces actes ? Selon Barah Mikaïl, cet acte , « est un fait à 100% sociologique et politique. Les convictions religieuses éventuelles de Bouazizi et de ses émules n’ont rien à voir avec la religion. Elles rejoignent un souci plus élémentaire : celui de permettre à leurs familles notamment de vivre, voire survivre. Certains oulémas sunnites ont fait valoir que ces actes étaient assimilables à un suicide, et donc bannis par l’islam. » Une chose est sûr , reconnait en toute objectivité Barah Mikaïl, « tout un chacun sera libre d’apprécier leur propos, d’en évaluer la légitimité et la véracité, et de juger, suivant leurs auteurs, si elles sont plus dues à des positions politiques ou de conviction ». Entre l’opposition ou la foi religieuse, le choix ultime demeure entre les mains de l’auteur et de son briquet.


Propos recueillis par Lamia KAGHAT