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Les luttes paysannes au Forum social mondial

Mahdiah El Jed, 1er mars 2011

Le Forum social mondial fut un moment d’échange et de partage au nom d’une lutte commune : l’opposition à la domination du capitalisme et aux fausses promesses de progrès économiques et de la manipulation géopolitique. Mettre fin à toute forme d’oppression reste pour les mouvements sociaux du monde entier un grand défi à relever. La colonisation alimentaire a été dénoncée vivement par la Via Campesina durant le Forum social mondial. L’organisation paysanne y est venue défendre « le droit pour les peuples et leurs gouvernements de définir les politiques agricoles et alimentaires de leur choix ». Ce concept de souveraineté alimentaire trouve sa voix dans une période de forte remise en cause de la pertinence de la libéralisation du commerce international des produits alimentaires et de questionnements fondamentaux sur l’introduction des OGM dans les écosystèmes. Alors que la sécurité alimentaire fut un credo important pendant la période des réformes et de libéralisation économique, le concept de souveraineté alimentaire triomphe aujourd’hui dans le discours altermondialiste.

Lors de sa conférence de presse tenue dans la bibliothèque de l’Université Cheikh Anta Diop, la Via Campesina a dénoncé les politiques agricoles en place dans plusieurs pays africains. Selon Ibrahima Coulibaly, président de la CNOP au Mali (coordination nationale des organisations paysannes), les programmes d’ajustements structurels empêchent les gouvernements africains de soutenir l’agriculture, particulièrement l’agriculture à petite échelle. Ainsi, depuis plusieurs années, les gouvernements africains sont dans la logique de produire pour exporter et ils espèrent pouvoir ’’payer la dette’’, processus soutenu par la Banque Mondiale. Le porte-parole de la Via Campesina au Mali prend l’exemple de son propre pays : ’’Le gouvernement a investi des sommes inimaginables dans le coton, mais pour le riz, rien du tout. Plus facile d’importer le riz de l’extérieur à bas prix plutôt que de soutenir la production de riz local, nécessairement plus cher que le riz importé. Aujourd’hui les gouvernements veulent subventionner les intrants, mais cela ne suffit pas. Ce que nous demandons c’est de véritablement soutenir l’agriculture familiale, d’arrêter les programmes d’accaparement, mais surtout que le gouvernement se dote de mécanismes d’interventions sur le marché alimentaire’’. Il est donc question de régulation et de protection des marchés alimentaires aujourd’hui inondés de produits importés à prix de dumping. Ces produits sont importés à des prix très bas, défiants toute concurrence. Ainsi, non seulement les producteurs africains ne peuvent faire compétition avec ces produits étrangers, mais en plus, leur introduction modifie les habitudes alimentaires des populations. Malheureusement, ces produits sont souvent nocifs pour la santé et contiennent de nombreux additifs et agents de conservation (on pense ici aux fameux cubes MAGGI).

Lors d’un atelier réunissant plusieurs organisations et syndicats paysans, des agriculteurs partagent leurs expériences et faits vécus. Ainsi, un paysan sénégalais prend le micro pour raconter à la foule rassemblée comment il s’est retrouvé à perdre une partie importante de son troupeau de chèvres après avoir accepté d’introduire sur sa terre une variété de semences transgéniques. Ce sont de telles histoires qui semblent avoir un véritable impact sur les paysans et agriculteurs venus assister au Forum. En effet, certains semblent encore douter du réel danger que représentent les OGM, alors que d’autres sont farouchement convaincus. Ces différences d’opinions illustrent le fait que le concept de souveraineté alimentaire reste encore imprécis, oscillant entre une version assez modérée qui se définit comme la nécessité de protéger suffisamment les agricultures en développement, et une version qui prône une alternative radicale au modèle de développement agricole actuel. Mais le témoignage du paysan sénégalais vient décidément toucher une corde sensible. Le ton monte sous la tente. Plusieurs paysans enchaînent et déclarent vouloir continuer à utiliser leurs semences paysannes, récupérées et réutilisées la saison d’après. L’introduction des semences transgéniques vient en effet modifier une organisation sociale très importante : l’échange des semences. Comme le mentionne Assétou Samaké, ’’la biodiversité est un sous-produit de nos cultures, ainsi la production agricole est jusqu’à aujourd’hui un processus social. ’’ Les semences auraient donc, selon la représentante de la COPAGEN, une dimension culturelle très forte et qui sous-tend les sociétés africaines. Ainsi, selon Ibrahima Coulibaly ’’nous sommes tous conscients que la nécessité aujourd’hui est de maintenir les semences paysannes, de les valoriser, mais aussi de développer des compétences qui vont nous accompagner afin d’augmenter la productivité pour pouvoir nourrir le monde’’.

La Via Campesina a lancé, avec d’autres mouvements sociaux, une campagne pour mettre fin à l’accaparement des terres et pour mobiliser les paysans et leurs communautés. Selon Ndiakhate Fall, la Via Campesina hausse le ton pour dire non à ce phénomène et mobilise ses forces afin de récupérer les terres pour les paysans et paysannes qui y travaillent. Ce phénomène d’appropriation massive des terres agricoles se manifeste un peu partout dans le monde, et devient de plus en plus commun en Afrique de l’Ouest. Les terres agricoles sont vendues, souvent à des prix dérisoires, à des entreprises privées qui recherchent des concessions de longue durée pour y établir des plantations où elles produiront des agrocarburants, du caoutchouc, de l’huile, ou encore, les louent à des États riches qui cherchent à monopoliser ces terres pour de longues périodes afin de nourrir leurs populations et leurs industries. En effet, des pays comme la Chine et l’Arabie Saoudite cherchent à exporter leur production alimentaire nationale en prenant le contrôle d’exploitations agricoles dans d’autres pays. L’accaparement des terres a commencé à s’intensifier dans de nombreux pays au cours des quinze dernières années, avec l’adoption de politiques de dérégulation, d’accords commerciaux et d’investissements, et des réformes de gouvernance tournées vers le marché (http://www.grain.org/o/?id=103) . Comment inciter les gouvernements et les institutions internationales à adopter la position de la Via Campesina ? Par la dénonciation du problème et par des déclarations médiatisées.

L’atelier de la Via Campesina s’est clos par un appel pour la tenue d’un Forum social mondial sur la souveraineté alimentaire en Haïti en 2012. Rappelons qu’en Haïti, la question de la souveraineté alimentaire est fondamentale car le pays est hautement dépendant de l’importation de denrées et donc soumis à la fluctuation des prix. Haïti doit importer aujourd’hui riz, blé, farine, huile à friture, viande, lait et poisson pour nourrir la quasi totalité de sa population qui vit avec moins de 2$ par jour. L’exemple le plus manifeste demeure celui du riz haïtien : depuis une vingtaine d’années, les producteurs haïtiens ont été ruinés par le dumping de milliers de tonnes de riz américain hautement subventionné et contre lequel ils n’ont pu rivaliser. (http://www.alternatives.ca/content/story/alternatives-au-lancement-de-l-appel-pour-la-tenue-d-un-forum-social-mondial-pour-la). Il s’agirait d’une opportunité d’établir la souveraineté alimentaire comme élément incontournable de la relance et de la reconstruction d’Haïti.