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Haïti : les vraies raisons du retour de Baby Doc

Jean-Claude Jaillette, 23 janvier 2011

Baby Doc, ancien président a vie d’Haïti, est revenu dans son pays natal après 25 ans d’exil. Pourquoi ? Certainement pas pour des raisons sentimentales comme sa maladie grave le laisse croire. La récupération du trésor volé à son peuple et déposé dans les banques suisse est au cœur d’un voyage moins risqué qu’il n’y paraît, malgré les quelques heures passées à rendre des comptes à la justice de son pays. Révélations.

S’il s’agissait d’organiser une diversion en plein débat sur la tenue du second tour des élections présidentielles, le retour en Haïti de Jean-Claude Duvalier alias Baby Doc est une réussite. Depuis le dimanche 16 janvier à 14 heures, heure à laquelle la nouvelle de l’arrivée à Port au Prince d’un avion d’Air France transportant l’ex dictateur a commencé à circuler, la ville ne parle que de cela. De la marchande de fruits assise sur ce qu’il reste de trottoir aux responsables politiques en passant par le rédacteur en chef du principal quotidien Haïtien, le Nouvelliste, qui reçoit ses visiteurs assis sur un muret bordant un parking. « Mon bureau depuis le 12 janvier 2010 » explique-t-il. Toutes les hypothèses expliquant le retour spectaculaire circulent, toutes les rumeurs aussi. Certaines se vérifient, d’autres non.

Certains affirment l’avoir vu embrasser le tarmac à son arrivée. L’information fait sursauter les photographes présents sur places qui n’ont rien vu de tel. Et d’ailleurs, la passerelle qui relie l’avion à l’aérogare interdit de poser une semelle sur la piste.

Au premier coup d’œil, ceux qui le connaissent bien lui ont trouvé mauvaise mine, le regard perdu à sa descente d’avion. Quelques sources bien informées confirment qu’il est atteint d’un cancer du pancréas.

Anecdotique cette maladie ? Pas tant que cela. Selon plusieurs sources bien informées, il– ou plutôt sa nouvelle compagne, Véronique Roy, on dit de Baby Doc qu’il ne décide rien, soumis depuis toujours à l’autorité des femmes qui l’entourent – aurait souhaité une dernière fois le sol natal qu’il a quitté en 1986 pour la France où il réside depuis. En réalité, les sentiments n’occupent que peu de place dans la démarche de l’ex tyran accusé d’avoir jeté dans une prison sordide des dizaines d’Haïtiens qui le gênaient, des journalistes, des opposants, et de n’avoir rien changé au fonctionnement d’un Etat tyrannique et violent organisé par son père François, Papa Doc. L’argent est en réalité au centre d’une opération qui n’a pu se réaliser sans le soutien intéressé du président encore en place pour quelques semaines, René Préval. En effet, malgré le montant des sommes qu’on lui reproche d’avoir détourné, Baby Doc ne semble pas rouler sur l’or. Son appartement parisien, situé Porte de Bagnolet à Paris, n’a rien de luxueux. Ses jours étant comptés, il devient urgent de débloquer les 7,5 millions de dollars déposés dans une banque suisse.

Selon nos informations, depuis quelques mois, la Suisse ne verrait aucun inconvénient à accéder à sa demande de retrait du magot. A une condition cependant : qu’il fasse la preuve qu’aucune charge sérieuse ne pèse contre lui dans son pays et qu’il peut y retourner sans être inquiété. Bref que l’argent déposé dans les coffres helvètes ne dégage pas une odeur nauséabonde. Du jour où le ciel bancaire s’est éclairci pour le clan Duvalier, des contacts ont été pris avec le gouvernement haïtien. Une proposition aurait été faite à René Préval : en échange d’une absence de poursuites haïtiennes, Baby Doc reversait 40% du trésor à son pays. Refus du gouvernement, trop visible sans doute. Mais l’entourage du président ne s’est pas contenté de ce refus. De nouvelles négociations se sont engagées, plus discrètes et… moins collectives. Pas question de laisser les commissions se perdre dans les caisses de l’Etat, elles seraient mieux dans les poches de fonctionnaires. Et l’idée du retour s’est précisée.

Restait à lever un obstacle, celui de l’autorisation de pénétrer sur le territoire haïtien dans la mesure où le passeport diplomatique de Baby Doc – accordé automatiquement à tous les anciens présidents, qu’ils aient ou non quitté le territoire de leur plein gré – était périmé. C’est là que la situation politique du pays a favorisé les projets de l’ex tyran.

Le dauphin du président sortant, René Préval, a été battu à plates coutures lors du premier tour des élections présidentielles, mis dans l’impossibilité de se présenter au second tour. Les élections sont contestées de toutes parts, y compris par lui. Un rapport établi par l’Organisation des Etats Américains (OEA) chargés de contrôler les élections vient d’être remis, confirmant le résultat, malgré les fraudes évidentes. Préval s’accroche au pouvoir, tentant par tous les moyens de repousser le plus loin possible la date du second tour. Le retour spectaculaire de Jean-Claude Duvalier quelques heures après la publication du rapport de l’OEA est apparu comme une aubaine pour occuper les esprits et détourner l’attention des élections. Le président aurait donc donné son accord.

Restait à gérer le tollé provoqué par le retour d’un tyran dans un pays d’où il a été chassé, protégé par les hommes de l’Onu, la Minustha, mais transporté dans un 4x4 blindé mis à disposition par un ami. 72 heures après son installation dans un luxueux hôtel, le Karibé, le commissaire du gouvernement accompagné de policiers est venu lui signifier que le parquet de Port au prince souhaitait l’entendre à la suite d’anciennes pleines déposées pour corruption et blanchiment d’argent. La nouvelle de l’arrestation de Baby Doc a fait le tour de la ville. Mais quelques heures plus tard, plus discrètement, il sortait du tribunal, libre, « à la disposition de la justice ». « Coup de bluff, commente Camille Leblanc, avocat et ancien ministre de la justice. La Cour de cassation a depuis longtemps annulé ces plaintes, et en Haïti, la prescription couvre celles qui ont été déposées pour crime contre l’humanité. Bref, il profite du système judiciaire que lui et son père ont mis en place. » Voilà donc Baby Doc libre, sûr de lui au point de claironner son envie de servir son pays et de participer à la vie politique, histoire de brouiller un peu plus les cartes. Libre aussi de profiter de son billet de retour sur un vol Air France prévu pour le 20 janvier. Et surtout capable d’envoyer le message attendu par les banques suisses : rien de sérieux n’est retenu contre lui par la justice haïtienne. Les millions sont désormais à portée de main.

Une question demeure cependant. A entendre les responsables politiques locaux comme les autorités internationales, le retour de Baby doc sur son sol natal a été une surprise totale. Comme s’il s’agissait d’une initiative strictement privée. La preuve, il n’aurait pas pris un vol direct depuis Paris supposant une escale à Point-à-Pitre mais aurait effectué un périple compliqué avant de repartir de Guadeloupe. Selon les informations que Marianne a pu recueillir, dès le 10 janvier, des responsables politiques locaux ont été avertis d’un retour de l’ancien président à vie prévu pour le 12 janvier, date du premier anniversaire du tremblement de terre. Il y a finalement renoncé, préférant le 16, jugeant sans doute l’opération de communication indécente ce jour-là. D’où une question : comment les autorités internationales, à commencer par la France, pays où Duvalier réside, ont-elles pu ignorer ce que les réseaux haïtiens parisiens savaient avec précision ? L’ambassadeur de France en Haïti, Didier le Bret qui nous a reçu, dément toute implication dans l’affaire. « Comment l’Etat français aurait-il pu donner l’impression d’agir en puissance post-coloniale cherchant à peser sur un processus électoral », assure-t-il. Impensable en effet…


Voir en ligne : Marianne 2