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Grèce 2010, Argentine 2001

Claudio Katz, 7 novembre 2010

La convulsion dont souffre la Grèce ressemble beaucoup à ce qu’à vécu l’Argentine en 2001 lorsque l’augmentation de la dette a ravagé l’économie sud-américaine. Une partie de ce passif a augmenté du fait du cumul de dettes inexistantes qui finançaient la fuite de capitaux. Une autre portion a augmenté avec la spirale des intérêts et des refinancements et un dernier segment est apparu suite à l’absorption par l’Etat de faillites privées. Les pressions en faveur du paiement de cette dette odieuse ont forcé à la réorganisation néolibérale de l’économie imposée par le FMI à travers les privatisations, l’ouverture commerciale et la flexibilisation du travail.
L’Argentine a perdu sa souveraineté économique avec un système de convertibilité avec le dollar qui l’empêchait de gérer la monnaie et le crédit. Tous les biens rentables de l’Etat ont été bradés (le pétrole, les ports, les trains, les téléphones) et l’industrie nationale a subi une réduction drastique comme conséquence d’une vague d’importations qui a éliminé les petites entreprises.
Le chômage s’est alors étendu, la pauvreté a augmenté et l’indigence est apparue. La classe moyenne a été réduite et l’inégalité sociale a atteint des niveaux sans précédents. Pour la première fois dans l’histoire du pays la faim a fait son apparition et on a vu de nombreux enfants fouiller les poubelles pour trouver de quoi se nourrir.
Le FMI désignait les ministres et avait le contrôle sur le Parlement. Les partis traditionnels se sont convertis au néo-libéralisme et le président Menem a essayé de se transformer en un genre de Thatcher du Tiers Monde.

ANALOGIES ET DIFFERENCES

Les similarités avec l’actuelle situation de la Grèce sautent à la vue. Dans les deux pays la dette est le produit de l’évasion fiscale et de manipulations comptables pour financer l’introduction du modèle néolibéral. Ce schéma débouche sur une impossibilité de paiement qui conduit au défaut de paiement de la dette que celui-ci soit explicite ou dissimulé.
Il y a une décennie, le FMI faisait des inspections périodiques dans le Cone Sud (Argentine, Uruguay, Chili) pour contrôler l’économie. Les prêts successifs à taux usuraires qui se présentaient comme le sauvetage de l’Argentine – constituaient dans les faits une aide pour les banques créancières. Le FMI exigeait le gel des salaires, l’augmentation des impôts directs et la privatisation des pensions. Les coupes dans les dépenses sociales ont eu pour conséquence de recréer un cercle vicieux de baisse de recettes fiscales et d’augmentation de la récession. Les mêmes fonctionnaires du FMI qui écrivent maintenant le mémorandum de la Grèce géraient alors le ministère de l’économie de l’Argentine. Les bénéfices financiers qui sont aujourd’hui obtenus en spéculant avec la dette grecque l’étaient à ce moment là par l’achat et la vente des bons argentins. On assistait alors au spectacle politique d’un Parlement qui tenait ses sessions dans l’urgence pour approuver l’ajustement.
La presse mondiale maltraitait la population en l’affligeant des mêmes qualificatifs que se voit aujourd’hui affublé le peuple grec. Pour dissimuler le parasitisme des financiers, les journaux identifiaient les Argentins avec la fainéantise, l’irresponsabilité et la corruption. Au lieu de répudier ces calomnies, les gouvernements voisins d’Amérique latine cherchaient à se différencier d’un pays crucifié par le FMI. C’est la même attitude qu’adoptent aujourd’hui les gouvernements espagnol ou portugais face à la Grèce.
Le FMI exerçait un chantage sur l’Argentine sur base d’un dilemme très semblable à celui imposé à la Grèce par rapport à l’Euro. On exigeait de l’Argentine de choisir entre deux catastrophes : l’ajustement déflationiste pour continuer avec la convertibilité peso-dollar ou la dévaluation pour sortir de ce modèle. On ne parlait jamais de la troisième option de suspension du paiement de la dette et d’augmentation des impôts payés par les grands capitalistes. A côté de ces similitudes, il existe néanmoins certaines différences entre les deux situations. Alors qu’en Argentine, l’éclatement de la dette s’est préparé pendant 4 ans en Grèce il y avait déjà eu un fort ajustement et une récession au cours de la première année. Les chiffres de la dette, le déficit et les refinancements sont bien supérieurs dans le second cas. Certains analystes ont calculé que les coupes exigées à la Grèce sont 16 fois supérieures à ce qui avait été tenté en Argentine. Alors que les créanciers de l’Argentine se répartissaient entre un nombre important de détenteurs de bons, ceux de la dette grecque se répartissent en un petit nombre de banques européennes. C’est pour cette raison que le plan de sauvetage est bien supérieur et que le FMI agit en étroite association avec la Banque centrale européenne.
Il y a 10 ans la spéculation contre la monnaie argentine avait des effets marginaux sur l’économie mondiale. En revanche, le séisme de l’économie grecque exerce un effet direct sur un pilier du système monétaire international. Alors que la crise argentine détériorait un projet régional relativement secondaire (comme l’était le MERCOSUR), la crise grecque sème le doute sur le futur de l’Union Européenne qui a été un objectif capitaliste de large portée.
Le contexte international est également différent. L’éclatement argentin de 2001 a été suivi par 5 années de croissance alors que la récession fait son apparition en Grèce à un moment de crise financière qui affecte très sévèrement l’Europe. L’insertion internationale de l’économie sud-américaine en tant que grande exportatrice d’aliments diffère de la place plus réduite occupée par la Grèce dans des activités centrées sur les services, le tourisme et le transport maritime.

LES LEÇONS DE L’ARGENTINE

On sait que l’effondrement argentin s’est produit lors de l’arrivée au gouvernement d’un président (De la Rúa) qui a parlé de changements mais qui a maintenu la même politique néolibérale. Pour payer la dette il a obligé à la poursuite de la convertibilité qui a déclenché la fuite de capitaux et l’effondrement des banques. La tentative de freiner cet effondrement par l’expropriation des dépôts de la classe moyenne a précipité la fin de la convertibilité peso-dollar et une dévaluation assortie d’une grande inflation qui a précipité le défaut de paiement. Mais le plus important a été la réaction populaire. Cette action a complètement transformé le cours des choses. Dans un pays avec une forte tradition de luttes sociales on a assisté à une rébellion massive d’une ampleur inédite. Pendant des semaines, des piquets ont coupé les routes et les grèves ont paralysé les villes. Une grande alliance sociale s’est formée dans les rues entre les chômeurs et la classe moyenne sous le mot d’ordre commun « ¡Que se vayan todos ! » (Qu’ils s’en aillent tous !) et a imposé la chute du gouvernement. A partir de ce moment là on ne pouvait plus ignorer la voix du peuple. Ce soulèvement a conditionné tous les processus postérieurs du pays.
On peut tirer trois grandes leçons de ce qui s’est passé en Argentine. D’abord la prééminence des luttes généralisées et continues a permis de limiter l’effet de l’ajustement. Grâce à ces mobilisations on a pu revenir au cours de la dernière décennie sur une grande partie de la détérioration salariale imposée par la crise. Le gouvernement a fait d’importantes concessions, la situation de l’emploi s’est améliorée, la pauvreté a diminué et les droits démocratiques ont augmenté significativement.
Deuxièmement, le défaut n’était pas volontaire, organisé ni prévu mais il a été opportun pour le pays. Les représentants des milieux financiers disaient que l’isolement serait tragique mais c’est tout le contraire qui s’est produit. La rupture des relations financières internationales a donné un grand bol d’air économique. L’absence de paiements externes a particulièrement contribué à impulser la reprise interne.
Le défaut a facilité la négociation avec les créanciers confirmant le fait que lorsqu’une dette est élevée c’est le problème des banquiers. La déconnexion vis-à-vis de l’international a de plus, apporté une protection à l’économie argentine face à la crise globale de 2008. Personne n’a ainsi pu spéculer contre les titres ou la monnaie d’un pays qui avait rompu ses liens avec la structure financière globale.
Troisièmement, les limites de l’expérience argentine sont bien visibles. Le pays a connu une situation d’effondrement productif qui aurait pu être évité en raison de la manière dont il a présenté la cession de paiements. Cette mesure n’a pas été préméditée mais a été le résultat des pressions du marché. Il en a été de même avec les terribles effets inflationnistes de la dévaluation produits par l’absence de contrôle de changes, par la tolérance à la fuite de capitaux et par la renonciation à la nationalisation du système bancaire. On a pu vérifier que ne pas entreprendre ces actions à crée une situation chaotique autour du défaut.
L’Argentine n’a pas non plus profité de la cession de paiements pour investiguer et répudier la dette odieuse. Elle a choisi la voie intermédiaire d’un échange de titres anciens par de nouveaux bons de la dette. Au lieu de rompre avec le FMI, elle l’a remboursé de manière anticipée. La tension actuelle avec cet organisme co-existe avec l’intention de regagner l’orbite du Fonds.
La dette publique a été réduite mais les paiements continuent d’être supérieurs aux sommes destinées à la santé et à l’éducation et une recherche nocive de crédits externe a commencé alors que le pays est en mesure de s’autofinancer par l’épargne nationale. Le défaut n’a pas non plus été utilisé pour introduire des politiques populaires de rupture avec le néolibéralisme. On a donc assisté à la mise en place d’un modèle moins financier et davantage industriel qui favorise principalement la classe capitaliste locale.
Mais il a été démontré qu’il n’y a aucune nécessité d’obéir au FMI et que la politique orthodoxe de l’ajustement peut être rejetée. Avec des solutions plus radicales, les résultats en matière d’emploi et de salaire seraient bien plus favorables pour le peuple.

COMPARAISONS REGIONALES

Ces conclusions peuvent être étendues à tous les pays de la périphérie européenne qui subissent la même situation que l’Amérique latine dans les années 1980 et 1990. Ces deux régions périphériques ont reçu de manière fort aiguë l’impact des crises capitalistes. La dette a commencé à s’envoler dans les deux zones avec des mécanismes fort semblables. Il y a eu un excédent de liquidités dans les centres qui ont jugé opportun de placer ces liquidités dans les économies dépendantes pour assurer des débouchés à l’exportation aux firmes Nord-américaines et des puissances européennes. L’Amérique latine a ainsi été la récipiendaire des capitaux surabondants des banques états-uniennes et a acheté des produits des entreprises etats-uniennes. L’Europe du Sud a été intégrée à l’Union continentale pour se transformer en un client captif des entreprises allemandes ou françaises.
La crise a également entraîné des mécanismes d’ajustement similiaires. Les Etats prennent en charge l’insolvabilité des grands débiteurs privés tandis que les peuples en supportent les conséquences pour assurer la survie des grands créanciers. On oblige les petits pays comme l’Islande a payer le même tribut aux banques étrangères comme ça a été le cas en Amérique latine pour l’Uruguay, la Bolivie ou l’Equateur. La chirurgie que le FMI a appliqué au Venezuela ou au Pérou est aujourd’hui imposé aux économies vulnérables du Portugal ou de l’Irlande. Dans toute l’Europe on assiste par ailleurs à la même compétition livrée par des gouvernements conservateurs ou socio démocrates pour voir à qui détruit le plus rapidement les conquêtes sociales.
Le Nouveau Continent a subi plusieurs années d’inflation élevée alors qu’en Europe c’est une coupure déflationniste très brusque qui est appliquée. Les Etats-Unis dirigeaient la restructuration des économies de la région avec une certaine distance impériale mais l’Allemagne et la France ont moins de légitimité pour imposer la même politique étant donné que ces pays sont partie prenante au même processus d’intégration que les nations affectées par l’ajustement.
Etant donné que l’Amérique latine a déjà subi une main basse sur ses banques, des fermetures d’entreprises et une dévalorisation de sa force de travail, elle fait face aujourd’hui à une conjoncture plus légère. En revanche, l’Europe se trouve au centre de la tempête financière globale.
Ces différences dans la localisation de la crise obéissent également au rôle joué par l’Amérique latine comme fournisseur de matières premières. Les prix de ces produits sont restés élevés du fait de la demande chinoise continuelle. Au lieu de suivre la voie de l’industrialisation asiatique, la région exporte minéraux, aliments, énergie et augmente sa vulnérabilité. Néanmoins dans la conjoncture actuelle elle bénéficie d’un bol d’air dont l’Europe du Sud ne dispose pas.

RESISTANCES ET PROGRAMMES

Les deux régions font face – avec différents rythmes et conjonctures – au même ennemi,le FMI. Il y a un an, on disait que le FMI avait perdu son prestige, qu’il n’aurait plus un rôle central et qu’il serait réformé pour appliquer des politiques plus tolérables. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Le G20 a réanimé le FMI et c’est aujourd’hui le même FMI qui règne avec les mêmes ajustements que par le passé.
Dans cette action, les représentants financiers externes agissent de concert avec les classes dominantes locales comme le démontre la participation des gouvernements du Mexique, du Brésil, de l’Argentine au G20. Au lieu de promouvoir le remplacement du FMI par un nouveau système financier mondial, ils cherchent à obtenir une meilleure représentation dans la direction du Fonds et maintiennent une illusion quant à une réforme de cette institution. La continuité des politiques d’ajustement se vérifie tout particulièrement au Mexique et en Amérique centrale où le FMI continue d’imposer des traités de libre-échange et des politiques de militarisation.
Les principaux foyers de résistance se trouvent en Amérique du Sud et les attaques néolibérales ont été freinées en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Ce sont non seulement plusieurs coups d’Etat qui ont avorté mais également le fait que les gouvernements progressistes en conflit avec les classes dominantes mobilisent les masses populaires et proposent une certaine redistribution du revenu.
Les expériences latinoaméricaines sont importantes pour le mouvement social européen du fait des propositions qu’elles ont intégré à l’agenda de la résistance contre le FMI. Dans le Nouveau Monde on a beaucoup discuté comment suspendre les paiements de la dette et dans plusieurs pays il y a eu des moratoires. Comme ces mesures ont été transitoires, elles n’ont pas réussi à donner naissance à une alternative.
Dans plusieurs cas on a également considéré l’investigation de la dette et en Equateur a été mise sur pied une Commission d’audit qui a montré le caractère illégitime à plus d’un titre de parties de la dette. Cette mise en lumière n’a cependant pas eu de traduction directe dans la renégociation des contrats. On a également évalué dans la région la nécessité de nationaliser les banques et certaines expériences en ce sens ont eu lieu au Venezuela. Cependant le paiement d’indemnités donne lieu à de fortes inconnues quant au résultat final de ces transferts. Au point culminant de la crise, on a également analysé la possibilité de former un « Club de débiteurs » pour la coordination d’actions communes face aux créanciers et à leur représentant au FMI. Cette initiative ne s’est finalement pas concrétisée et chaque pays a continué à négocier pour son compte.
D’autres résultats sont ressortis de cette multiplicité de propositions. Les premiers pas pour créer une banque du Sud constituent un exemple de ces effets. La bourgeoisie brésilienne qui ne souhaite pas partager sa primauté financière dans la région s’oppose à cette initiative. Mais le projet se maintien et devrait permettre la formation d’un fonds de stabilisation financière et d’une éventuelle monnaie de la région. Avec la crise de la dette en Europe, toutes ces idées recouvrent de leur actualité et peuvent s’avérer décisives pour la Grèce.

PROJET ANTICAPITALISTE

Le problème de la dette a actuellement une dimension mondiale. Pour la première fois, elle affecte significativement les économies développées étant donné que le sauvetage des banques a fait grimper la dette publique américaine à des sommets jamais atteints auparavant. L’endettement public du Japon a également atteint un point ingérable et le déficit fiscal des principales puissances européennes dépasse le déséquilibre de bien des pays du Tiers Monde. Dans les pays du Centre, on jette la faute sur les pauvres en oubliant que contracter des hypothèques et s’endetter a été la seule ressource dont disposaient les travailleurs pour s’en sortir. Le sauvetage des banques des pays du Nord est doublement scandaleux car ces entités ont également provoqué une contamination internationale de bons toxiques. Le caractère global de l’économie explique la dimension également mondiale de la crise actuelle. Plusieurs pays sont concernés par l’endettement au fur et à mesure que les effets de la crise se déplacent d’une région à l’autre.
C’est pour cette raison que la bataille immédiate contre le néolibéralisme est une lutte pour éradiquer le capitalisme et avancer vers le socialisme. On commence à entrevoir certains signes encourageants en Amérique du Sud. La Bolivie a récemment organisé un sommet climatique pour dénoncer le caractère capitaliste des déséquilibres écologiques de la planète. Au Venezuela, les discussions sur les formes de contrôle ouvrier et social dans les usines et les villes se multiplient. A Cuba on débat sur la manière de rénover le socialisme avec plus de démocratie et sans perdre ce qui avait été conquis.
La création de l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les Amériques) pourrait contribuer à ces objectifs dans la mesure où elle promeut des modèles de coopération et de solidarité anti-impérialistes. Cependant, le grand défi est de dépasser le régionalisme et de récupérer l’internationalisme. Parvenir à une coordination anticapitaliste de l’Europe et de l’Amérique latine pour partager luttes et expériences est le grand défi du moment.


Voir en ligne : Claudio Katz


Claudio Katz est Economiste, chercheur, professeur. Membre des économistes de gauche (EDI).

Traduction : Virginie de Romanet pour le CADTM