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Équateur : coup d’État ou pas, le soulèvement policier sanctionnerait l’intransigeance de Rafael Correa

William Sacher , 8 octobre 2010

Peut-on parler de tentative de Coup d’État en Équateur ? Difficile de statuer de manière péremptoire. L’examen minutieux du déroulement des opérations et de la conjoncture politique montre qu’une opération planifiée de renversement du président est très peu probable, même si le risque de déstabilisation fut bien réel. En revanche, il apparaît que les événements du jeudi 30 septembre sont en partie la conséquence de l’habituelle intransigeance du président Rafael Correa, face à une police au sein de laquelle s’activeraient des éléments réactionnaires.

C’est l’approbation, le mercredi 29 septembre, de la nouvelle Loi sur les Services Publics par l’Assemblée Nationale équatorienne qui a été le déclencheur des incidents survenus à Quito le lendemain. L’objectif premier de cette nouvelle loi est de niveler les salaires de la fonction publique, mais, dans sa première mouture, celle-ci ne concernait pas les membres de la force publique. Le président de la République Rafael Correa en décida autrement : suite à un veto imposé à cette loi, un certain nombre de primes et gratifications spécifiques à la police furent éliminés . Il faut noter que le veto du président est très impopulaire au sein de nombreuses branches de la fonction publique, dont certaines se préparaient également à manifester. Le gouvernement avance néanmoins que les policiers en sortiront gagnants, car ces réformes s’accompagneront d’une revalorisation des salaires . Les policiers ont-ils mal compris une réforme qui leur serait finalement avantageuse ? Ont-il utilisé l’approbation de la loi pour déclencher une opération, préméditée ou non, de renversement du président ? Serait-ce le gouvernement, qui a manqué à son devoir d’informer, entraînant une protestation qui a mal tourné ?

Que s’est-t-il passé le jeudi 30 septembre ?

Les policiers, et tout particulièrement les membres des troupes de base, contestaient la décision de l’Assemblée et se rassemblaient le matin du jeudi 30 septembre au sein d’une importante caserne de Quito dans le Nord-Ouest de la ville. Très rapidement, les unités mobiles de la police venaient grossir les rangs des manifestants, et bloquait les rues aux alentours.

Courant le risque de jeter de l’huile sur le feu, le président Correa décida alors de se rendre directement à leur contact pour entamer un « dialogue ». Une fois dans l’enceinte de la caserne, le président a été cerné par des policiers en colère, auxquels s’étaient joints des civils. C’est une grenade lacrymogène lancée depuis la foule vers le président qui a provoqué la panique. Au milieu des gaz irritants et des policiers-manifestants, les gardes du corps du président réussissaient à le conduire tant bien que mal jusqu’à l’hôpital de police qui se situe juste à côté de la caserne .

Durant tout le reste de la journée, le président s’y est trouvé séquestré par les policiers qui bloquait les accès à l’hôpital. Une séquestre relative cependant, puisque Correa était protégé par des policiers qui lui restaient loyaux, et a pu donner des entrevues aux médias et converser par téléphone avec d’autres chefs d’État de la région. De surcroît, il s’est par la suite directement adressé à la foule des manifestants depuis une fenêtre du troisième étage de l’hôpital, d’où, visiblement affecté par l’échauffourée, il a prononcé une allocution dans laquelle il annonçait son refus de négocier quant aux dispositions de la Loi des Service Publics : « si vous voulez détruire la patrie, détruisez-là, mais le président n’obtempèrera pas [...] si vous voulez tuer le président, il est ici devant vous : tuez-moi si c’est votre intention, tuez-moi si vous en avez le courage, au lieu de vous cacher lâchement dans la foule ! » . Ces invitations à l’insurrection n’ont pas manqué d’attiser la colère des manifestants.

La tension montait d’un cran quand, plus tard dans la matinée, entre 100 et 200 soldats des forces armées aériennes se solidarisaient au mouvement policier en fermant l’aéroport international de Quito. Cependant, dans le courant de la journée, les hauts-responsables de l’armée déclaraient sans ambages soutenir le régime de Rafael Correa, et condamnaient l’action violente des policiers. L’Assemblée Nationale était de son côté cernée par des effectifs de la police qui empêchaient aux députés d’y pénétrer. Dans le reste du pays, nombre de policiers se montraient solidaires de leurs collègues de la capitale. L’absence de forces de l’ordre dans les rues provoquait une situation d’insécurité accrue, en particulier dans la ville de Guayaquil où des pillages et de nombreuses agressions ont été rapportées.

Dès la fin de la matinée, de nombreux magasins, banques et écoles avaient fermé leurs portes. Suite à la décision du gouvernement de déclarer l’ « État d’Exception », les chaînes gouvernementales prenaient le contrôle des ondes radiophoniques et télévisuelles. Une manœuvre stratégique qui s’avéra payante pour obtenir le soutien massif de la population, mais qui dans ces circonstances représente indéniablement une menace pour la liberté d’information. Aussi, la nouvelle s’est rapidement propagée à l’échelle internationale. Certains médias reprenaient l’hypothèse du Coup d’État, avancée plus tôt par le président Correa. Dans l’après-midi, la communauté internationale, y compris les États-Unis, apportait un soutien unanime au président démocratiquement élu.

S’amorçait également une vaste réaction populaire de soutien au président, notamment à l’appel du ministre des relations extérieures et du maire de Quito, tous deux membres du parti présidentiel Alianza País. De nombreux citoyens se massaient aux abords de la caserne de Police, où de violentes altercations avec les policiers entraînaient la mort d’un étudiant. Pendant ce temps, un autre cortège de soutien au président se formait sur la Plaza Grande, face au palais présidentiel.

À la fin de l’après-midi, les médias ont commencé à annoncer la possible intervention de l’armée pour libérer Correa. À en juger par le va-et-vient d’hélicoptères au-dessus du régiment durant toute la journée, plusieurs tentatives d’évacuation avaient auparavant échoué. Vers 21h, la télévision a commencé à diffuser les images, à la fois spectaculaires et effrayantes, du siège de l’hôpital de police par quelques centaines de soldats lourdement armés. Certains policiers tentaient alors de résister à l’assaut. Durant près de 45 minutes, on a pu assister à un violent échange de tirs entre les deux camps qui s’est soldé par la libération du chef de l’État , lequel regagnait immédiatement le palais présidentiel d’où il adressa un discours sous les vivats de la foule. Malgré l’allégresse et le statut de héros conquit par Correa auprès de nombreux équatoriens, le bilan est lourd : on parle de 8 morts et plus de deux cents blessés, parmi lesquels se trouveraient des civils, suite à une violente opération militaire qui eut pour théâtre... un hôpital. Pour certains, le président s’est lui-même placé dans une position très délicate en allant provoquer les manifestants, manquant ainsi aux obligations de sa fonction.

Coup d’état ?

Il est difficile d’affirmer catégoriquement si l’isolement de Raphaël Correa fut prémédité ou s’il est la conséquence de l’intransigeance du président et des policiers... Cependant, très peu de facteurs indiquent qu’il s’agissait d’une attaque planifiée en vue de faire tomber le pouvoir en place. Ou, si c’était le cas, le plan pâtissait d’un manque cruel d’organisation. En particulier, les policiers ne s’étaient manifestement pas assurés du soutien d’autres secteurs-clés que requiert une tentative de putsch : entres autres de l’armée, ou encore de franges de la classe politique et de la société civile.

Quoiqu’il en soit, très rapidement, quelques groupes ont opportunément saisi une occasion unique de fragiliser le gouvernement. Dès l’annonce du séquestre certains secteurs de la droite dure ont appelé au soulèvement. Parmi eux, l’ex-président de la République Lucio Gutiérrez , un militaire de carrière qui bénéficie toujours de soutiens au sein des couches modestes, et reste surtout très populaire auprès des forces armées et la police. Le président Correa a officiellement tenu celui-ci pour responsable de ce qu’il a qualifié de tentative de « coup d’État », une affirmation que Gutiérrez a démenti .

S’il reste difficile de statuer sur les intentions ultimes de la manifestation, il est revanche évident que certains secteurs de la police sont contrôlés par l’ex-président, et il est fort probable que des velléités de renversement du gouvernement de Correa existent au sein de celle-ci. On peut raisonnablement imaginer que Gutiérrez n’aura pas manquer de se demander, au même titre que les divers intérêts nationaux et transnationaux en place dans ce pays andin, s’il était approprié de saisir sa chance ou pas.

Parmi les détracteurs, on peut également mentionner le parti de l’élite autochtone de droite, le Pachakutik, et en particulier une de ses représentantes les plus en vue, Lourdes Tiban . Néanmoins, ce parti suit une voie bien différente de la Confedération Nationale des Indigènes de l’Équateur (CONAIE), la principale organisation autochtone du pays, auquel il est pourtant historiquement lié. Cette prise de position ne sera sans conséquence : elle aura pour effet de fragiliser un peu plus encore la CONAIE et d’autres organisations autochtones considérées par le gouvernement comme une force politique hostile, et actuellement victime de multiples divisions internes suite à la cooptation de nombre de ses dirigeants par le pouvoir en place.

Mais à part ces éléments isolées, la droite équatorienne n’a pas semblé vouloir s’engouffrer dans la brèche. Il faut dire que la ligne politique suivie par Correa et son gouvernement au cours des trois dernières années est somme toute rarement entrée en contradiction avec les intérêts oligarchiques nationaux et transnationaux, qui, pour certains, influencent directement le programme du gouvernement. Et ce malgré un discours qui se démarque clairement des principes néolibéraux du consensus de Washington, et des coups d’éclats médiatiques comme l’audit de la dette publique ou encore le projet Yasuní-ITT. Ces élites ne trouveraient pas vraiment d’avantages à renverser Correa qui mène, sous couvert de socialisme, une politique néo-keynésienne de programmes sociaux et de réalisation d’infrastructures d’envergures, mais à tendance néolibérale en ce qui a trait à la gestion des ressources naturelles. À ce titre, les intérêts miniers canadiens et chinois sont particulièrement choyés. Correa a même prétendu que le Canada était un exemple de modèle d’exploitation minière , une affirmation difficilement soutenable par les temps qui courent...

Preuve de cette absence d’intérêt à renverser le régime, le maire de droite de Guayaquil Jaime Nebot, lié aux milieux d’affaires de la région côtière et possible outsider dans la future bataille présidentielle, s’est rapidement joint aux voix qui condamnait l’insurrection policière. Le large soutien international apporté à Correa tout au long de la journée du jeudi, en particulier celui de Washington, a également montré qu’une déstabilisation du régime n’était pas dans l’intérêt des puissances régionales et occidentales.

Un président qui refuse le dialogue

Même si les moyens et les intentions derrière les incidents de jeudi dernier restent relativement intangibles, il est un autre facteur qui explique sans aucuns doutes la tournure prise par les évènements : l’intransigeance de Rafael Correa. Le président est en effet largement critiqué par de nombreux acteurs politiques et de la société civile, même au sein de son propre camp, qui se plaignent de son arrogance et son incapacité à dialoguer. Grâce à la majorité au parlement et au pouvoir discrétionnaire dont il dispose, il a pu, au cours des derniers mois, imposer une série de lois faisant suite à l’établissement de la nouvelle constitution, mais dont les textes entrent parfois en contradiction totale avec celle-ci.

Les Lois sur l’´éducation et sur les moyens de communication se sont attirées les foudres des professeurs, des mouvements étudiants et des médias, ces derniers restant majoritairement liés à la droite néolibérale. Mais c’est en particulier les Lois sur l’Eau et sur les Mines qui, ouvrant la voie à une privatisation de l’eau et l’exploitation industrielle des ressources minérales, confortent une fois de plus le modèle de pays extractiviste – et exportateur de matières premières- qu’applique le pays depuis des décennies, et fait planer la menace de nouvelles et graves conséquences socio-environnementales (depuis 40 ans, l’exploitation pétrolière a conduit à une destruction irréversible des écosystèmes et à la disparition de peuples amazoniens, ainsi qu’à des impacts sociaux catastrophiques).

Ces deux dernières lois ont donné lieu à de vives protestations, notamment de la part des mouvements autochtones, dont on comprend qu’ils sont peu enclins à soutenir un président qui les a souvent réprimé et dénigré, usant d’une violence tant verbale que physique -des manifestations contre la Loi sur l’Eau avaient fait un mort l’an passé, et le gouvernement s’est livré cette année à une campagne médiatique raciste de marginalisation des opinions indigènes sur cette question-, rarement usé, même aux heures les plus sombres de la « nuit néoliébrale ». Malgré le bras de fer permanent qu’elle mène contre le gouvernement, la principale organisation indigène du pays, la CONAIE, a fait savoir par communiqué qu’elle condamnait fermement le soulèvement policier et soutenait le processus démocratique. Elle affirmait en revanche qu’elle tenait le président Correa et son unilatéralisme pour responsable de la situation critique dans laquelle il se trouvait alors. La Conférence Épiscopale s’est également formalisé du style présidentiel, et demandait jeudi « au gouvernement et à l’Assemblée Nationale de ne pas imposer ses décisions de façon unilatérale et de susciter plutôt un dialogue qui amène à une coexistence constructive et concertée » . Cette opinion est également celle de nombreux intellectuels de gauche comme l’ex-président de l’Assemblée Constituante Alberto Acosta, ou encore la sociologue Natalia Sierra. Selon cette dernière, le gouvernement de Correa a même « attaqué et détruit de acquis sociaux, dans le secteur public comme dans le secteur privé, appliquant des politiques néolibérales » , et pratiquerait une politique autoritaire et populiste drappée dans un discours révolutionnaire, mais en parfaite continuité avec les gouvernements néolibéraux qui l’on précédé.

L’heure des comptes

La menace pour le processus démocratique que représente la la tentative d’assassinat d’un président, et même sa séquestration, sont parfaitement intolérables et il est légitime que les acteurs de celles-ci répondent de leurs actes, comme l’a annoncé Correa. Certes, la notion de coup d’État renvoie à une situation précise, et il n’est a priori pas souhaitable de qualifier d’emblée comme tel ce genre d’incident, et encore moins d’attribuer aveuglément son hypothétique préméditation aux intérêts étatsuniens, comme l’on immédiatement fait certains secteurs de la gauche latino-américaine. À ce titre, les comparaisons avec le putsch hondurien et la tentative contre Chavez au Venezuela en 2002 restent hasardeuses.

La situation était néanmoins critique, et même si l’annonce d’un « coup d’État » par Rafael Correa a été quelque peu hâtive et peut paraître a posteriori injustifiée, elle aura peut-être influencé le cours des événements en attirant immédiatement l’attention de l’opinion internationale. Sans cette annonce, et sous la pression de certains groupes opportunistes, la situation aurait éventuellement pu évoluer au point de présenter des conditions plus propices à un vrai renversement du pouvoir. Rappelons enfin que l’hypothèse d’une conspiration contre le régime de Correa est loin d’être farfelue. La menace est sans doute plus grande encore après cet événement, puisque les effectifs de la police – qui sont effectivement infiltrés par des éléments proches de Lucio Gutiérrez, et maintenaient jusqu’à il y a peu des liens étroits avec l’ambassade américaine -, se sont rendus compte de leur force de frappe étant donné le chaos qui s’est rapidement installé un peu partout dans le pays.

Ainsi, c’est vraisemblablement la conjonction de l’intransigeance habituelle du gouvernement face à des troupes policières au sein desquelles évoluent des éléments réactionnaires mais désorganisés qui a conduit à la situation critique qu’a connu le pays durant la journée du 30 septembre.

Ces événements ne seront pas sans conséquences sur la crédibilité et la popularité du régime, et Correa saura probablement les utiliser à son avantage. Il aura pu notamment mesurer le considérable soutien populaire dont il bénéficie, notamment au sein des classes urbaines modestes, qui ont le plus bénéficié des programmes sociaux mis en place par le gouvernement, et de la classe moyenne satisfaite de sa ligne social-démocrate et soucieuse de voir enfin s’installer une stabilité démocratique dans ce pays qui a connu 12 présidents en 10 ans durant la période 1996-2007. Cet épisode a provoqué une onde de choc qui sera éventuellement bénéfique au président pour imposer de nouvelles réformes à l’avenir. Mais pour l’intégrité des institutions et la stabilité politique de l’Équateur, il reste cependant à espérer de Rafael Correa qu’il procédera à une autocritique constructive de son style et de sa manière de conduire les affaires publiques du pays.


William Sacher est Co-auteur de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique

Notes :
La loi supprimerait ainsi le système de rémunération consistant à compléter le salaire de base par des gratifications liées à l’ancienneté et la productivité, un système qui favorise notamment la corruption.
Ces derniers ont déjà été augmenté substantiellement par l’administration Correa au cours des quatre dernières années.
Correa est physiquement diminué par une récente opération chirurgicale au genou.
http://www.ultimahora.com/notas/363641-Correa---Si-quieren-matar-al-presidente--aqu--est--
Le président aurait même échappé, in extremis, a des tirs dirigés contre lui. http://www.elciudadano.gov.ec/index.php?option=com_content&view=article&id=17235:ministro-jalhk-reitera-intento-de-asesinato-durante-el-intento-de-golpe&catid=21:entrevistas&Itemid=46
De janvier 2003 à avril 2005.
http://www.latercera.com/noticia/mundo/2010/10/678-296289-9-lucio-gutierrez-no-hay-posibilidad-de-golpe-de-estado-en-ecuador.shtml
Cette dirigeante autochtone est notamment membre fondatrice de la Corporación Empresarial Indígena del Ecuador (CEIE), une ONG qui fait la promotion de projets d’entrepreneuriat autochtone. La CEIE reçoit le soutien de la National Endowment for Democracy, une officine étatsunienne reconnue pour son ingérence politique sur le continent.
“Canadá es ejemplo de minería, según Correa", Hoy, Quito, 21février 2009.
http://www.lanacion.com.py/noticias_um-328843.htm
http://ecualibre.blogspot.com/2010/10/proposito-de-la-revuelta-de-los.html
http://www.inredh.org/index.php?option=com_content&view=article&id=117:informe-de-penetracion-de-la-cia-en-fuerzas-armadas-y-policia-nacional&catid=51:documentos&Itemid=71