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Jeudi noir en Equateur : Correa la tête brûlée ne pardonnera pas

Diane Cambon, 4 octobre 2010

L’Equateur se remet doucement de la révolte policière du jeudi 30 septembre, qui a fait huit morts et 294 blessés. La rébellion des forces de l’ordre s’est déroulée dans une violence surprenante pour ce pays qui n’est ni la Colombie, ni le Mexique. Si l’Equateur ne compte plus les coups d’Etat, ils ne se sont jamais soldés par un bain de sang.

Tout a commencé au petit matin. Des policiers et une poignée de militaires désertent leur caserne pour occuper la rue. Ils entendent manifester contre la nouvelle loi des services, approuvée la veille à l’Assemblée nationale.

Ce texte polémique prévoit la suppression de bonus accordés en fin de carrière ou pour certains mérites. Surtout, la loi a été votée sans aucun dialogue avec les forces de l’ordre et avec le désaccord de l’opposition et de certains membres de Alianza Pais, parti du gouvernement du Président socialiste Rafael Correa.

Très vite les manifestations dégénèrent : les ponts, les principaux axes routiers, l’aéroport de la capitale se retrouvent bloqués par des milliers de policiers.

Tout s’accélère en quelques heures. La possibilité d’un coup d’Etat devient une rumeur constante. L’inquiétude monte encore d’un cran lorsque les télévisions diffusent en boucle l’agression du Président Correa, asphyxié par des gaz lacrymogènes lancés par la police. Le Président s’était rendu à la cinquième caserne, la plus importante de la ville, pour négocier.
Correa : « Si vous voulez tuer le Président, me voici »

Pour la plupart des observateurs politiques, comme Alberto Acosta, ancien ministre de Correa, l’attitude imprudente, belligérante et téméraire du Président devant les policiers serait à l’origine de la gravité des affrontements qui ont suivi dans la soirée. En d’autres termes, Correa aurait mis le feu aux poudres en provoquant les policiers.

Le Président n’est pas homme d’Etat à garder les formes. Face à la menace des policiers, son sang n’a fait qu’un tour. Il arrache sa cravate et ouvre sa chemise montrant qu’il n’a pas de gilet par balle et lance avec fougue :

« Si vous voulez tuer le Président, me voici devant vous, tuez-moi si vous en avez envie, tuez-moi si vous en avez le courage au lieu d’être cachés lâchement parmi la foule. »

Evacué en urgence par ses gardes du corps, au milieu d’une épaisse fumée de gaz lacrymogènes, il est hospitalisé dans la clinique des… policiers.

Correa s’est-il jeté exprès dans la gueule du loup ? Qui lui a indiqué de s’y rendre ? Et pourquoi ? Des questions sans réponse pour l’instant.
L’armée équatorienne soutient Correa face à la police

Alors que les policiers poursuivent leur rébellion, Quito, mais aussi Guayaquil, l’autre grande ville du pays, sont plongées dans le chaos.

Faute de patrouille de policiers, on vit une insécurité sans précédent : cambriolages, braquages de banques et autres vols se multiplient.

Les bars et boutiques, sur ordre du gouvernement, ferment en pleine journée, laissant des villes livrées à elles-même et aux délinquants en tout genre.

Commence alors une longue attente, où les nouvelles sur le sort du président de la République tombent au comptegoutte. La télévision publique ne mâche plus ses mots : Correa est séquestré par la police et la théorie du coup d’Etat s’impose.

L’Equateur reçoit des messages de soutien des gouvernements du monde entier. Tous condamnent le coup d’Etat. Dans l’après-midi, l’armée apporte un moment de répit à la crise en annonçant officiellement qu’elle condamne la rébellion des policiers et qu’elle s’engage à soutenir le Président.
22 heures : la télévision retransmet en direct l’assaut de l’armée

Aux abords de l’hôpital, la foule se presse pour apporter son soutien à Correa. On y voit des jeunes enroulés dans des drapeaux équatoriens, des quadras en costume, des anciens venus en famille.

L’air n’est quasiment plus respirable, plombé par les gaz lacrymogènes. On se réfugie dans la fumée des feux, allumés un peu partout sur la chaussée.

Les pro-Correa se sont donnés le mot pour se réunir sur la place de l’Indépendance, là où se trouve le palais présidentiel de Carondelet.

Aux balcons du palais, plusieurs ministres chauffent les manifestants en rappelant les réussites de la « Révolution citoyenne », mise en marche il y a trois ans par Correa.

« Nous ne les laisserons pas en finir avec notre démocratie. Défendons notre Président ! » lance la ministre coordinatrice de la politique, Doris Soliz, qui est chaleureusement applaudie.

Pendant ce temps, se prépare l’assaut final contre l’hôpital, où Correa est maintenu prisonnier. A 22 heures, l’armée donne l’assaut, retransmis en direct à la télévision.

La population est stupéfaite par ces images dignes d’un film de guerre. Des scènes d’une grande violence, où l’on assiste en direct à la mort d’un policier. Cette bataille se déroule dans un quartier résidentiel du centre de Quito.
23 heures : Correa est libéré et accuse Lucio Gutierez

A 23 heures, Correa est libéré, remonté à bloc pour se livrer à un discours enflammé depuis le balcon du palais de Carondelet. Il annonce la couleur : on ne pardonnera pas aux auteurs du coup d’Etat. Sans avancer de preuves, il accuse l’ancien Président Lucio Gutierez (2003-2005) d’avoir commandité ce soulèvement policier.

Dans les semaines qui viennent, on devrait pouvoir évaluer si Correa sort renforcé politiquement de ces évènements -pour ne pas avoir cédé aux pressions des policiers-, ou bien si son attitude provocatrice, -responsable en partie de la violence des émeutes-, lui nuit auprès de l’opinion, faisant de lui un homme d’Etat incapable de gérer des situations extrêmes.
L’Assemblée ne sera pas dissoute

Plus les jours passent, plus il est évident que les affrontements de ce « jeudi noir » sont davantage perçus comme le résultat d’une manifestation qui a dégénéré que celui d’un coup d’Etat prémédité, même si cette version est vendue à outrance par le gouvernement.

Tout porte à croire que les policiers ont été dépassés par les évènements. Dès le lendemain, le calme était revenu dans les casernes. La loi polémique, à l’origine des protestations, est entrée en vigueur ce lundi 4 octobre sans que cela n’ait provoqué d’autres incidents pour l’instant.

Quant à Correa, il a pris comme première mesure au lendemain des incidents, de ne pas appliquer « la muerte cruzada » (« la mort croisée »). Autrement dit, de ne pas dissoudre l’Assemblée, ni de convoquer des élections anticipées comme il avait prévu peu avant les révoltes.


Voir en ligne : Rue 89