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Un an après le coup d’État au Honduras.

Raúl ZIBECHI, 13 août 2010

Le recours de la méthode

La militarisation croissante de la politique des Etats-Unis envers la région est loin de n’être qu’un mauvais moment destiné à passer : c’est la conséquence de l’usure des stratégies qui leur avaient garanti l’hégémonie en Amérique latine, à quoi on peut ajouter le déclin de leur rôle de superpuissance et l’apparition de sérieux concurrents. Désormais, des situations pareilles à celle qu’a connue le Honduras se répèteront.

« Obama est une continuation de Bush, comme Bush fut une continuation de Clinton et Clinton de Bush père. La politique extérieure et la politique impériale états-unienne est caractérisée par sa continuité. », assure Tariq Ali (Diagonal, 20 juin 2010). L’intellectuel pakistanais estime que la superpuissance connaît bien une décadence économique, mais pas du tout politique, puisqu’elle compte sur la plus grande force militaire du monde. « Les Etats-Unis utilisent leur force militaire pour dominer le monde, et personne, en ce moment, ne peut menacer cette puissance militaire. Il n’y a aucune indication démontrant qu’ils sont en train de perdre du pouvoir. », conclut-il.

« L’Amérique latine a cessé d’être une arrière-cour. Nous avons rénové la maison, et donc on peut réévaluer la cour. » a dit Marco Aurelio García, conseiller spécial pour la politique extérieure du président Luiz Inacio Lula da Silva lors d’une récente rencontre organisée par la Fondation Friedrich Ebert à Berlin (Deutsche Welle, 18 juin 2010). Au contraire d’Ali, García met l’accent sur le changement plutôt que sur les continuités : « Douze pays de la région avec lesquels nous partageons des frontières, et d’autres avec lesquels nous avons une amitié sans limites croient, comme nous, qu’il y a actuellement un grand changement dans la situation mondiale. Nous nous trouvons aujourd’hui face à un monde multipolaire, et nous voulons y avoir notre place. »

Une partie importante des gauches et du courant progressiste pensent comme l’historien pakistanais. D’autres, aussi nombreux, pensent comme les dirigeants brésiliens. Des analyses contradictoires, mais bien ancrées dans la même réalité, si contradictoire que, dans une période de changements et de turbulences profondes, elles tendent à générer des visions opposées, même entre ceux qui partagent des objectifs communs.
Définir des priorités

Au moment de considérer les relations entre les Etats-Unis et l’Amérique latine, ces divergences d’analyse sont également importantes. Une des questions clés est de savoir jusqu’à quel point le continent latino-américain est important dans la stratégie de Washington. Beaucoup d’analystes soutiennent que la superpuissance est tant obnubilée par les deux guerres qu’elle mène (Iraq et Afghanistan), par son offensive contre l’Iran et par les croissants désaccords entre ses alliés, qu’elle n’a plus la capacité de s’occuper de son « arrière-cour ».

Parmi les graves problèmes auxquels elle doit faire face, le plus pressant est sans doute celui de l’Afghanistan. Un conflit qu’elle ne peut gagner et qui menace de faire céder son consensus interne. Ce qui s’est passé ces derniers jours avec le Général Stanley McChrystal, le plus haut responsable militaire des Etats-Unis et de l’OTAN en Afghanistan, est un bon exemple ; il a été forcé à démissionner à cause d’un article paru dans le magazine Rolling Stone dans lequel il exprime de fortes critiques sur le gouvernement de Barack Obama. L’article « illustre la divergence entre l’établissement militaire et les conseillers d’Obama, alors que le moment est délicat pour le Pentagone, qui doit faire face à des critiques sur sa stratégie visant à provoquer un tournant dans la guerre afghane » (El País, 22 juin 2010). D’autres analyses, comme celle du portail stratégique européen Dedefensa, estiment qu’un an après que McChrystal a été nommé donner un tournant victorieux au conflit, « la guerre en Afghanistan se désintègre, elle se dissout » (Dedefensa.com, 21 juin 2010).

De la même façon, les problèmes internes que doit affronter Obama sont très profonds. Le dernier rapport du Laboratoire Européen d’Anticipation Politique (LEAP), insiste à nouveau sur le fait que la crise systémique est entrée dans la phase de « désarticulation géopolitique » qui conduit à la « décomposition stratégique, financière, économique et sociale » du système international (Leap 2020, 17 juin 2010). Le pays le plus affecté sont les États-Unis, qui ont échoué dans leur tentative, il y a seulement un an, de faire du G20 le nœud central d’une nouvelle gouvernance mondiale en remplacement d’un G7 affaibli. Une situation qui empêche les principaux pays d’aborder de manière unifiée les difficultés qui se présentent. La concurrence actuelle entre différentes positions relativement à l’Iran en fournit la preuve.

Parmi ces graves problèmes internes figurent : la marée noire dans le Golfe du Mexique, dont beaucoup considèrent qu’elle a un impact similaire à celui des attentats du 11 Septembre ; les niveaux de chômage, qui dans certaines villes atteignent 40% ; les déficits qui menacent les administrations locales et les États de cessations de paiement ; la dette publique équivalant à 90% du PIB, les coupes dans les services sociaux et d’autres situations inimaginables il y a quelques années. « Dans de nombreuses localités, il n’y a plus de ramassage fréquent des déchets ménagers (à moins de payer plus d’impôts) ; il y a un jour de distribution de courrier en moins ; la sécurité a diminué par manque de policiers ; les queues sont interminables aux guichets des administrations en conséquence des renvois de fonctionnaires ; les enfants ont moins de professeurs dans les écoles, écoles lesquelles de leur côté fournissent moins de prestations. », signale le rapport. Washington et tout le monde développé entrent dans une ère d’austérité.

Face à ce panorama, s’interroger sur le rôle de l’Amérique latine dans la stratégie des États-Unis n’est pas anodin. À commencer par le Mexique, un pays qui perd peu à peu la guerre contre le narcotrafic, ainsi que commencent à le reconnaître les autorités. Le voisinage avec un « Etat failli » ou en risque de le devenir, n’augure rien de bon. Dans la région, on peut établir deux tendances convergentes : une militarisation croissante, et une polarisation en conséquence du déclin des Etats-Unis. Pour diverses raisons, qui vont plus loin que le déclin économique et les problèmes internes, la tendance à couper court autoritairement aux débats prend de plus en plus de force sous la présidence d’Obama, ce qui la rapproche de celle de son prédécesseur.

Un an après le Honduras

Au début du mois de juin, le président Evo Morales a assuré que l’Agence pour le développement des Etats-Unis (USAID) essayait de déstabiliser son gouvernement. Concrètement, il l’a accusée de s’infiltrer dans les mouvements sociaux pour provoquer des conflits et a menacé de l’expulser du pays (Bolpress, 16 juin 2010). La journaliste Eva Golinger cite un article du Washington Post signé par Jeremy Scahill, qui assure que l’administration Obama vient d’autoriser l’expansion de la guerre secrète contre les ennemis de Washington : « Les forces spéciales se déploient désormais dans 75 pays, contre 60 l’an passé, avec 13 mille hommes, civils et militaires. » (Rebelión, 6 juin 2010).

D’après cet article, un haut responsable du Pentagone a assuré qu’Obama autorise actuellement beaucoup d’actions et d’opérations qui n’avaient pas été autorisées sous le gouvernement Bush, et que les opérations secrètes de ce type sont désormais facilitées. Ce type d’opérations fait partie de la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale (NSS en anglais) rendue publique par Obama le 27 mai. Cette année, l’unique nouveauté qu’elle inclut est le recours au bon état de l’économie pour maintenir une suprématie globale. Pour le reste, le texte de 52 pages réitère l’engagement de l’actuel président à maintenir la suprématie militaire des États-Unis comme point névralgique de sa politique extérieure, ce qui paraît contradictoire avec les tentatives de relancer l’économie puisque cela suppose d’augmenter un budget militaire déjà titanesque (Jim Lobe, IPS, 28 juin 2010).

Les États-Unis font face dans la région à au moins quatre problèmes pour lesquels ils n’ont pas de solutions à court terme : l’ascension du Brésil au rang de puissance mondiale, qui chevauche la problématique de l’intégration régionale ; la présence croissante de la Chine, qui passe des accords stratégiques avec des pays clés ; l’échec de la guerre contre la drogue et le manque d’alternatives ; et la fragilité de son économie, qui n’encourage pas les pays concernés à nouer des alliances. En somme, les piliers sur lesquels reposait leur hégémonie dans la région sont sérieusement affectés.

« Après l’invasion chinoise en Afrique, c’est maintenant le tour de l’Amérique latine. » affirme le quotidien brésilien O Estado de São Paulo (20 juin 2010), expliquant que le pays asiatique a prêté 50 000 millions de dollars aux pays de la région au cours de la dernière année et demi. La Chine est en train de négocier des accords stratégiques en donnant la priorité au Brésil et à l’Argentine, qui se sont transformés en « importants points d’appui en Amérique latine » (Diario del Pueblo, 10 juin 2010). Le commandement militaire du Pentagone observe avec une grande préoccupation la présence chinoise sur le continent, mais n’arrive pas à élaborer de propositions pour la contenir.

Un rapport du Service d’investigation du Congrès des Etats-Unis sur la politique de Washington contre les drogues dans la région depuis les années 1970 établit qu’en Amérique latine-Caraïbes, le narcotrafic a déjà remplacé les conflits politiques et régionaux comme principale source de violence (Contralínea, 20 juin 2010). L’échec de la guerre contre les drogues se traduit par des chiffres impressionnants : entre 2003 et 2008, les morts violentes dans la régions attribuées au narcotrafic sont passées de 19,9 à 32,6 pour mille habitants. D’où, selon l’opinion des auteurs de ce travail publié le 30 avril, le fait que l’on puisse détecter « des signaux de distanciation avec la posture étatsunienne chez plusieurs pays de la région, lesdits pays réclamant une révision des politique antidrogues ».

Partenaires ou concurrents

Le troisième problème est le Brésil. Immanuel Wallerstein croit que les Etats-Unis interprètent de manière erronée la politique extérieure brésilienne. En se fondant sur un rapport du Conseil des relations extérieures, proche de la Maison Blanche, il soutient que Washington propose au Brésil de « s’associer » sur des thèmes comme celui de l’éthanol afin de construire une relation plus solide. Pour les Etats-Unis, « le Brésil devrait agir come une puissance régionale, c’est-à-dire comme un pouvoir sous-impérial » pour stabiliser la région, ce qui suppose de s’incorporer comme « partenaire mineur » de la superpuissance (La Jornada, 1er février 2010). Dans les derniers mois, il est devenu clair que le Brésil va jouer un rôle indépendant sur la scène mondiale, et surtout régionale, et que Brasilia ne veut pas jouer le rôle de ‘disciplineur’ de la région, mais bien celui de porte-parole d’un continent de plus en plus intégré et autonome par rapport au Nord.

L’échec de sa politique antidrogues (qui lui a permis d’établir de solides liens avec les droites de la région), l’attractivité économique de la Chine par rapport à la détérioration de l’image de Washington de ce point de vue et l’ascension du Brésil en tant que puissance ont laissé les États-Unis sans politique. C’est-à-dire sans la capacité à maintenir leur hégémonie. C’est ainsi qu’on observe un glissement progressif vers la domination, c’est-à-dire la coercition sans consentement. Dans les faits, l’administration démocrate « consolide sa force nucléaire et se renforce avec une dévastatrice ‘dissuasion conventionnelle’ » (Asia Times, 5 juin 2010), écrit Jack A Smith, ex-rédacteur en chef de l’hebdomadaire étatsunien The Guardian, commentant les dernières décisions en matière de défense.

Selon l’analyste, la vieille doctrine qui consiste à être capable de mener deux guerres simultanées n’est plus suffisante pour le Pentagone, qui entreprend de faire face à une « multiplicité de menaces, incluant deux agressions d’Etats-nations ». Il estime que « le Pentagone se prépare à participer à de nombreuses guerres futures, interrompues par de brèves périodes de paix, consacrées à la préparation de la prochaine guerre ». Le Secrétaire à la Défense, Robert Gates, a le déclin de son pays très présent à l’esprit, comme l’ensemble de la classe dirigeante. Pour cette raison, il a écrit l’an dernier dans la prestigieuse revue Foreign Affairs (janvier-février 2009) que les États-Unis doivent investir dans tout ce qui « leur garantit la domination ». Pour parler clairement, supériorité militaire écrasante, pas seulement nucléaire, mais surtout, désormais, conventionnelle.

Un an après le coup d’État au Honduras, on peut se demander si ce fut un fait isolé ou si cela inaugure une nouvelle période, caractérisée par des interventions « molles » de Washington, par le truchement de respectables institutions ou agences internationales. Ce qui s’est passé cette année devrait servir d’aide-mémoire : invasion militaire massive en Haïti ; onze nouvelles bases militaires à disposition en Colombie et au Panama ; interventionnisme croissant à travers des subventions à une large gamme d’organisations, depuis les mouvements sociaux jusqu’aux fondations et aux médias. Il existe une forte tendance à la polarisation, avec trois foyers décisifs : la région andine, les Caraïbes et l’Amazonie.

Dans chacune de ces régions, il existe des intérêts divers, qui incluent toujours le contrôle des hydrocarbures, des ressources minérales et de la biodiversité. Mais il y a quelque chose d’autre en jeu, quelque chose de plus décisif encore que les richesses matérielles, qui est la clé pour les conquérir : le contrôle tout court. La stratégie impériale exige, par-dessus tout, d’empêcher que des concurrents surgissent, de quelque type qu’ils soient, étatiques ou non. La leçon du Mexique devrait nous faire réfléchir : dans leur effort pour ne pas perdre le contrôle, les classes dominantes sont sur le point de détruire l’État. Maintenir son contrôle dans le monde entier, c’est-à-dire son pouvoir de décision, alors que l’on traverse de graves difficultés et que son caractère de puissance hégémonique se perd peu à peu, c’est une tâche très complexe et peut-être impossible sur le long terme. Le recours à l’autoritarisme est, dans la mentalité dominante aux États-Unis, la meilleure manière de faire durer l’agonie. Il est certain que la présidence belliciste de George W. Bush n’a rien fait de plus que d’accélérer le déclin, mais une caractéristique de l’âge avancé est l’incapacité à apprendre, même de ce que l’on a vécu dans sa propre chair.


Voir en ligne : Rinoceros


Ce texte, publié originellement en espagnol par Alai, a été traduit par Adeline Franzetti, traductrice bénévole pour rinoceros.