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La tyrannie de la majorité israélienne est dangereuse

Gideon Levy, 3 mai 2010

La seule démocratie du Moyen-Orient est peut-être unique, mais il est douteux qu’elle en soit vraiment une. Les résultats d’un sondage publié hier dans Haaretz montrent ce qu’on sait depuis longtemps : un mélange d’ignorance, de manque de compréhension élémentaire et d’état d’esprit fasciste. Un vent mauvais et dangereux souffle sur un gouvernement qui menace de s’effondrer.

Selon le sondage, réalisé par le Centre Tami Steinmetz pour la paix de l’Université de Tel-Aviv, il y a clairement une importante majorité antidémocratique. C’est une majorité qui veut punir ceux qui exposent les méfaits de l’armée, et qui n’est pas disposée à laisser les organisations des droits de l’homme fonctionner librement. C’est une majorité qui est pour punir ceux qui appellent au boycott d’Israël, et qui veut de lourdes sanctions contre les journalistes qui informent sur les actes immoraux commis par Tsahal.

Punir et punir, et se délecter du silence imposé aux critiques : c’est ce que veulent les citoyens. C’est leur avis. De tous les dangers réels et inventés qui guettent Israël, c’est le plus grand, le plus réel et le plus immédiat.

Prenez Haim Yoavi-Rabinovitch dans l’affaire Anat Kamm. Il a demandé que Schocken Amos, éditeur de Haaretz, soit arrêté et jugé pour chantage et trahison, —rien de moins. "Kamm n’est pas une espionne mais une traîtresse", a écrit Rabinovitch, qui a en plus demandé que Kamm soit châtiée en conséquence. On peut supposer qu’aux yeux des gens comme lui, une exécution en place publique ne serait pas un châtiment excessif.

Rabinovitch n’est pas tout seul. Ses idées sont partout sur internet et se sont fait beaucoup de partisans. Mais ce n’est pas le problème. Il existe des gens de son espèce dans toute bonne société civilisée. Le problème est que, dans l’Israël de 2010, il ne reste presque aucun système capable de mettre le holà à ce rabinovichisme obscure et ignorant et pour défendre la liberté d’expression, dont 98% des sondés, croyez-le ou non, ont dit qu’ils la trouvent importante.

C’est bien israélien d’être (théoriquement) en faveur de la liberté d’expression mais, dans la pratique, d’y être opposé à ce point. Pas besoin d’un sondage. La plupart des Israéliens pense que ’démocratie’ signifie (uniquement) élections à intervalle régulier, parce qu’il suffit qu’une faible majorité de députés lèvent la main à la Knesset en faveur de toutes sortes de crimes et d’injustices pour les rendre acceptables. La sécurité est utilisée pour couvrir le tout. Il existe un lien entre les flatteries des campagnes politiques en vue des élections primaires et la démocratie : quiconque ose critiquer, exposer des actes répréhensibles, se détacher des rangs ou émettre un avis différent est promis au même sort ; la majorité peut faire tout ce qu’elle veut et la minorité doit être impuissante.

La plupart des Israéliens en ont assez de tous les systèmes de contrôle du gouvernement, qui montrent la véritable nature du gouvernement. Au diable ce qui reste du véritable journalisme en Israël et au diable la Cour Suprême, qui ne fait pas nécessairement toujours son travail. Et déjà assez de ces organisations des droits de l’homme perfides. Nous voulons un Israël sans Haute Cour de Justice et sans organisations des droits de l’homme comme B’Tselem.

Un tel Israël est prêt à aller de l’avant et à affronter toute menace. Israël est prêt à devenir un monstre. Rien ne l’arrêtera. N’importe quel leader violent et dangereux et n’importe quel crime de guerre y sera salué, salué par les idiots et les ignorants.

Notre système immunitaire s’est depuis longtemps affaibli. La presse restera muette, et la Cour Suprême pardonnera. En même temps, la protestation somnole et la société civile, concept en vogue dans le monde politique, n’existe pas. Allez donc expliquer à l’Israël de 2010 que le rôle des media est d’informer sur les actes délictueux, que le rôle des ONG est de nous mettre en garde, et que le rôle de la Cour Suprême est d’être vigilante. Au lieu de cela, tous doivent être puni. Allez expliquer que la tyrannie de la majorité est non moins dangereuse que le contrôle exercé par la minorité. Allez expliquer que démocratie signifie critique libre et sans limites.

Tout cela est disparu et oublié. Nous n’avons personne à qui inculquer ces valeurs. Nous avons survécu à Pharaon, et nous survivrons à l’Iran, mais pas à ce problème. Il suinte de l’intérieur et menace d’accabler le peuple. L’opinion publique actuelle en est le terreau classique, comme si elle avait été tirée des livres d’histoire pour instruire les régimes barbares. Il n’y a pas besoin d’un coup d’état militaire en Israël. L’armée a un contrôle immodéré sur la plupart des aspects de la vie. Il n’y a pas besoin d’un dictateur non plus. La tyrannie de la majorité est assez dangereuse [comme çà].

"Mr. Schocken, éditeur de Haaretz", comme l’a appelé cet ignorant de Rabinovitch, ne sera pas pour l’instant traîné en justice. Et Anat Kamm ne sera pas exécutée. Mais le gouvernement démocratique, en Israël, a déjà été jugé et la peine est en train d’être appliquée juste sous nos yeux.


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