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Forum mondial de l’eau à Marseille en 2012 : la lutte finale ?

Marc Laimé, 29 avril 2010

Le Conseil mondial de l’eau (CME), annonçait le 19 juin 2009 à Madrid, sous la forme d’un communiqué co-signés par M. Borloo, ministre français de l’Environnement, Mme Jouanno, secrétaire d’état et M. Gaudin (maire UMP de Marseille), que le 6ème Forum mondial de l’eau se tiendra à Marseille en 2012. L’issue de cet événement, historique, puisque c’est la première fois que la France, patrie de Veolia et Suez et de la prestigieuse « Ecole française de l’eau », accueillera un Forum mondial sur son sol, va déterminer, en partie l’issue du combat engagé depuis une vingtaine d’années sur toute la planète autour de la question de l’eau. L’enjeu de Marseille 2012 c’est l’hégémonie culturelle sur la question de l’eau. Que les tenants de sa marchandisation l’emportent, et les slogans clamant que « l’eau n’est pas une marchandise » pourront être rangés au magasin des accessoires…

Une contestation sans précédent s’est affirmée à Istanbul en mars 2009, qui aura vu, non seulement activistes et société civile, mais certains états, et plus important encore, les représentants des réseaux constitués par les autorités publiques locales (CGLU), revendiquer plus fort que jamais de voir l’ONU supplanter formellement le Conseil mondial de l’eau, une organisation inféodée aux lobbies qui prônent sa marchandisation.

Mais cette contestation réaffirmée n’empêchera aucunement le Conseil mondial de l’eau de conférer à Marseille 2012 les atours de « Mère de toutes les batailles »…

Le 1er juillet 2009 les participants français du Forum d’Istanbul recevaient déjà une invitation à participer à Marseille 2012.

Un enjeu majeur

Aussi les premières réactions enregistrées ne laissent planer aucun doute sur l’importance que va revêtir cet événement pour les tenants de la marchandisation de l’eau, comme l’atteste cet article de la Gazette des communes, hebdomadaire français spécialisé dans l’actualité des collectivités locales, en date du 26 juin 2009 :

« Paca. Marseille et la France placent le « droit d’accès à la ressource » au cœur du 6e Forum mondial de l’eau 2012.

Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, et la secrétaire d’Etat chargée de l’Ecologie, Chantal Jouanno, se sont félicités, le 26 juin à Marseille, de la décision prise par le Conseil mondial de l’eau d’organiser le 6e Forum mondial de l’eau dans la cité phocéenne en 2012. Cette manifestation, qui devrait rassembler dans la métropole provençale entre 20 et 30.000 congressistes – chefs d’Etat et de gouvernement, représentants d’institutions, professionnels et scientifiques - sera placée sous le signe du droit des populations à accéder, partout dans le monde, à l’eau et à l’assainissement, a notamment expliqué Chantal Jouanno. 


La représentante du gouvernement a également indiqué que le Forum de 2012 pourrait servir de cadre à un sommet des chefs d’Etat entièrement consacré aux problèmes de l’eau, le roi du Maroc et le Premier ministre tunisien ayant d’ores et déjà assuré la France de leur participation à un tel sommet. 



Pour la secrétaire d’Etat, la question de l’accès à l’eau et à un assainissement de qualité est « cruciale pour le développement de l’humanité ». « L’eau sale tue dix fois plus que les guerres et un enfant meurt toutes les 17 s en raison des pathologies liées à une eau de mauvaise qualité ou un système d’assainissement défaillant », a-t-elle ajouté.
Elle a également précisé que le réchauffement climatique, « qui va générer la multiplication des bidonvilles » rendra, à l’avenir, « de plus en plus difficile la bataille pour l’eau ». 



De son côté, Jean-Claude Gaudin a souligné l’impact « considérable » pour la ville du 6e Forum mondial de l’eau avant d’indiquer que la cité phocéenne et la Provence avaient su régler leur problème d’approvisionnement en eau « depuis les Romains ». Il a notamment énuméré les grands ouvrages (canal de Provence, canal de Marseille, barrages EDF de Bimont et de Serre-Ponçon, station Géolide de Marseille, etc.) et les sociétés spécialisées (Société des Eaux de Marseille, Seram, SCP, etc.) qui permettent aujourd’hui « de protéger la ressource en eau et de traiter efficacement les eaux usées ». 



Le maire de Marseille a également rendu un hommage appuyé à Loïc Fauchon, président du Groupe des eaux de Marseille et actuel président du Conseil mondial de l’eau pour « ce succès qui fait de Marseille, la capitale mondiale de l’eau ».


A noter enfin que la ville devrait prochainement mettre sur pied un comité d’organisation pour cet événement, structure regroupant les représentants de l’Etat, des collectivités territoriales et des professionnels de l’eau. 


La ville de Durban (Afrique du Sud) qui avait également concouru pour l’organisation de la manifestation, sera également associée à la préparation de cet évènement planétaire « afin de faire entendre la voix de l’Afrique ».

Le Cartel de l’eau à l’offensive

L’ensemble des structures de lobbying du cartel de l’eau s’est déjà préparé de longue date à une opération de communication inédite, qui va tenir du « carpet bombing »

Voir par exemple la mise en ligne par Eureau le 23 juin 2009 d’une gigantesque base de données, qui agrège de manière inédite des données relatives au secteur de l’eau en Europe :

« Une source exhaustive d’informations sur le secteur de l’eau dans les 27 Etats membres

Le 23 juin, la fédération européenne des associations nationales des services de l’eau et d’assainissement (Eureau) a réalisé une première : la publication de statistiques complètes et exhaustives sur le secteur de l’eau dans l’Union européenne en 2008, ainsi qu’Etat membre par Etat membre dans un document constituant un véritable paradis pour professionnels du secteur et curieux. »
Un contexte politique incertain

Cet événement va intervenir (22 mars 2012 ?) à proximité immédiate de la prochaine élection présidentielle française de mai 2012, dans un contexte politique incertain :

- Aggravation ou non de la crise systémique qui touche l’ensemble de la planète ?

- Aggravation brutale de la « crise de l’eau » liée à la poursuite et/ou l’aggravation de la crise mondiale ?

- Reflux des mobilisations pour l’environnement après l’échec du Sommet de Copenhague.

- Evolution du « projet méditerranéen » porté par M. Sarkozy.

- Nouveau rapport de force à gauche à l’issue des élections régionales françaises de 2010…

- Nouvelle « vague verte », avec l’avancée d’Europe écologie aux élections de 2009 et 2010…

- Bouleversement du « mille-feuilles » territorial français, signant une véritable « reverticalisation » du pouvoir, qui mixte imagerie napoléonienne et fantasme poutinien :

- Poursuite à marches forcées des « réformes » libérales qui affaiblissent les services publics en France, et s’incarnent dans la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui entraînent le non-remplacement d’un départ à la retraite d’un fonctionnaire sur deux.

- Criminalisation croissante des mouvements sociaux en France, qu’illustre la récente adoption du projet de loi de programmation militaire, qui érige au rang d’affaires touchant à la sécurité nationale les problématiques environnementales.
Une nouvelle hégémonie libérale ?

Les enjeux de Marseille 2012 doivent dès lors être replacés dans le contexte de l’affirmation d’une nouvelle hégémonie libérale qui semble en passe de s’imposer, surprenante ruse de l’histoire, en France et en Europe. A rebours de l’idée reçue selon laquelle la « crise mondiale » aurait signé le grand retour du keynésianisme.
La fin d’une époque

Marseille 2012 va aussi symboliser la fin d’un cycle : celui de l’emprise qu’exerce une génération de dirigeants français sur l’agenda mondial de l’eau depuis le début des années 80, et qu’illustrent tout particulièrement des figures comme celles de M. Loïc Fauchon (président du CME et dirigeant de la Société des eaux de Marseille, ex-filiale commune de Veolia et Suez, désormais contrôlée à 100% par Veolia), Henri Proglio (ex PD-G de Veolia et nouveau PD-G d’EDF), Gérard Mestrallet (PD-G de Suez environnement), Gérard Payen (animateur d’Aquafed)…

Loin d’être anecdotique, cette échéance générationnelle laisse augurer que c’est bien toute une génération, aujourd’hui au pouvoir, qui va tout mettre en œuvre pour faire de Marseille 2012 l’aboutissement (l’apothéose ?) de toute une carrière.

Partant, c’est aussi le futur leadership du secteur de l’eau qui va se jouer à Marseille, en lien avec la nouvelle séquence politique qui s’ouvrira en France en 2012. On peut donc gager que les futurs retraités et les aspirants à leur relève vont redoubler de férocité.

Ironiquement, Marseille marquera aussi la fin d’un cycle pour une génération de militant(e)s de l’eau, engagés dans les luttes en France depuis 10 ou 20 ans.

Contre-révolution médiatique

Le paysage médiatique français est en voie de « berlusconisation » accélérée. En 2012 seuls quelques supports, relativement marginaux, seront en capacité de relayer les messages alternatifs.

L’hypothèse d’un Forum mondial alternatif

Conformément à une tradition désormais bien ancrée, la tenue de « Marseille 2012 » fait immédiatement surgir le questionnement sur l’organisation éventuelle d’un « Contre-Forum ».

Conjointement le principe du boycott pur et simple, n’emportant donc pas même la tenue d’un Forum alternatif, pourrait être retenu par certaines forces militantes.

Le débat va inévitablement se développer.

L’hypothèse de le tenue d’un « Contre-Forum » est d’autant plus probable que la localisation du 6ème Forum mondial de l’eau à Marseille peut faciliter la venue de militants européens qui n’avaient pas eu les moyens de se déplacer à Istanbul, Mexico ou Munbaï.

On peut donc imaginer, pour la seule Europe, des mobilisations en Italie, en Espagne, Belgique, Allemagne, voire au-delà.

Quoiqu’on en pense sur le fond, les militant(e)s, réseaux, collectivités… engagés en France depuis une dizaine d’années dans les luttes pour une gestion publique et soutenable de l’eau vont être rapidement interpellés sur ce thème, et ne pourront pas ne pas y répondre.

L’exception française

Un premier obstacle surgit d’emblée tant le corpus idéologique, les modes d’organisation et les pratiques des coalitions existant sur les autres continents sont à mille lieux de la situation qui prévaut en France. Pour simplifier, alors que les grandes coalitions étrangères comptent dans leurs rangs syndicats, entreprises publiques, fondations privées, ONG de développement et de défense des droits humains, personnalités du monde de la recherche, artistes…, à de rares exceptions près ce type d’acteurs, en France, adhère peu ou prou au catéchisme de la marchandisation de l’eau… Héritage d’un siècle et demi d’histoire sur lequel il ne faut pas se tromper.

La tendance, lourde, ne pourra s’inverser en 2 ans…

La « scène alternative » française est donc confrontée à l’hypothèse d’actions qui seront conduites en 2012, en France, par des activistes venant d’autres pays, rodés à ce type d’exercice.

L’exception « Provence-Alpes-Côte d’Azur »

Marseille et la région PACA vivent sous l’égide d’un micro-climat politique fortement teinté de pratiques clientélistes très anciennes, qui limitent considérablement l’émergence de projets politiques alternatifs. Même si la région PACA n’était pas reconquise par la droite lors des élections régionales de 2010, cette occurrence contribuera à des possibilités accrues de verrouillage politique et policier de toute la région.

La nouvelle « ingénierie sociétale » des multinationales de l’eau

Ayant tiré le bilan de la première phase de libéralisation initiée à marches forcées sur les 5 continents depuis l’orée des années 80, Suez (ouvertement), Veolia (subrepticement), et à un moindre degré Saur, mais aussi tous les acteurs de l’Aide publique au développement française, (et donc le gouvernement français), promeuvent désormais le « sustainable cost recovery » et « l’empowerment » : la poursuite de la libéralisation s’appuiera sur de nouveaux dispositifs de gouvernance qui accordent une place éminente à la société civile.

Sans « stake holders », pas de contrats…

Cet élément doit être pris au sérieux. D’ores et déjà en France, au delà de la « Coalition eau », partie prenante du « Partenariat français pour l’eau » né à Mexico, AICF et MSF font figure de partenaires privilégiés pour Marseille 2012, et ce n’est qu’un début.

Voir « La responsabilté sociale et environnementale de Suez Environnement. Un processus de concertation au service de la stratégie de développement de l’entreprise ». Suez environnement, 10 février 2009.

Le « droit à l’eau »

Après la « déception » d’Istanbul 2009, l’instrumentalisation du thème du « droit à l’eau » va constituer l’un des axes stratégiques de Marseille 2012, qui verrait donc les multinationales françaises, leaders mondiaux du secteur, apparaître comme les plus farouches partisans du « droit à l’eau », ce qui engage donc les tenants de l’eau « bien commun » à approfondir d’urgence les fondements de leur doctrine et de leurs propositions alternatives.

Le mouvement pour l’eau « bien commun » en France

L’actuel rapport de forces apparaît d’emblée défavorable.

Au niveau politique, seuls les Verts, le Parti de gauche (voire une partie du PCF ?), le NPA, à quoi il faut ajouter une constellation de micro-partis et mouvements apparaissent susceptibles de s’investir réellement dans la préparation d’un éventuel sommet alternatif.

Voir le communiqué des Verts en date du 28 juin 2009.

Le PS et le Modem, au-delà de vagues pétitions de principe consensuelles n’iront pas plus loin, eu égard notamment à la probabilité de voir le PS sombrer de plus en plus nettement dans un « revival » de la SFIO. Ses « grands barons locaux » vont privilégier le sauvetage de leurs fiefs, tandis que la génération des « quadras » prend d’ores et déjà ses marques pour… 2017.

Outre une poignée d’activistes et d’élus, engagés depuis des années dans les luttes, le paysage « institutionnel » ne permet donc pas en l’état de tabler sur de véritables points d’appui, à la hauteur des enjeux et de l’événement.

Par ailleurs, tout à fait légitimement, un certain nombre de ces collectivités considéreront ne pas devoir boycotter le forum officiel.

Attac n’est plus en capacité de fédérer comme c’était le cas encore il y a quelques années.

Au-delà, les dizaines de collectifs militants épars sur le territoire français ne sont pas vraiment aujourd’hui organisés en véritable réseau.

Guerre de l’opinion et hégémonie culturelle

Quoiqu’on en pense sur le fond, l’issue de Marseille 2012 dessinera un nouveau rapport de force entre les tenants et les opposants à la marchandisation de l’eau.

La dimension symbolique du conflit sera accentuée par la tenue du forum à Marseille, en France, patrie de Veolia et Suez…

Si l’option de l’organisation d’un Forum alternatif l’emportait, son contenu programmatique, son message, ses modes d’organisation, ses interventions…, doivent rompre avec la chorégraphie traditionnelle de ce type de manifestation, ne serait-ce que pour avoir un véritable écho auprès de la jeunesse.

L’un des enjeux de Marseille 2012 réside aussi dans la construction d’un rapport de forces qui autorisera la pérennité d’un mouvement, et la transmission de ses acquis, réels, à une nouvelle génération militante, dans la mesure où le « mouvement français », à de rares exceptions près, a été porté par une génération pour qui Marseille 2012 symbolisera aussi peu ou prou la fin d’une époque.

Sauf à répondre à ces enjeux, les partisans de la marchandisation de l’eau établiraient durablement une hégémonie culturelle, en phase avec l’hégémonie globale que les courants les plus libéraux semblent en passe d’imposer en France et en Europe.

Ce texte a été rédigé à l’été 2009.

Depuis lors trois agences onusiennes ont intégré le « Board of governors » du Conseil mondial de l’eau, organisme privé inféodé aux entreprises françaises du secteur.

Le gouvernement français a alloué 38 millions d’euros aux mêmes pour « préparer » Marseille 2012.

Les « missi dominici » du « Partenariat français pour l’eau » ont quasiment achevé leur tour de France des ONG et associations de toute obédience afin de les « associer » à Marseille 2012…


Voir en ligne : Les eaux glacées du calcul égoiste