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Le séisme du Qinghai rappelle le Tibet au souvenir du monde

Pierre Haski, 19 avril 2010

Il y a la tragédie, et, comme toujours, il y a le contexte dans lequel elle se produit. Le séisme qui s’est produit mercredi dans la province du Qinghai, dans l’ouest de la Chine, faisant plus de 1400 morts et 10 000 blessés, n’échappe pas à la règle, avec en toile de fond, à peine deux ans après les violentes émeutes de Lhassa, le sort des Tibétains dans l’ensemble chinois.

La région où se situe l’épicentre du séisme de 7,1 sur l’échelle de Richter, le district de Yushu, est en effet une zone de peuplement tibétain sur le plateau du Qinghai, une région qui faisait partie du Tibet au temps de sa puissance, mais en a été rattachée au XVIIIe siècle à l’empire chinois. Lorsque le Tibet a été indépendant de facto entre les deux guerres, le Qinghai n’en faisait donc pas partie.

Depuis l’entrée des troupes de Mao à Lhassa, la capitale tibétaine, en 1950, et le rattachement du Tibet à la Chine, Pékin prend bien soin d’établir une différence entre la région autonome tibétaine et les zones de peuplement de la minorité tibétaine dans les provinces chinoises voisines du Yunnan, Sichuan, Qinghai, Gansu.

La superficie peut aller du simple au double entre la région autonome tibétaine et le « Tibet historique ».

La demande de visite du dalai lama sera refusée ou ignorée

Dès lors, on comprend l’enjeu lorsque le dalai lama, le chef spirituel des Tibétains, exilé depuis un demi-siècle, demande à pouvoir effectuer une visite auprès des victimes du séisme de Yushu, pour « prier avec elles ».

Pour Pékin, le dalai lama est aussi un chef politique, et sa venue sur le plateau du Qinghai serait une reconnaissance implicite de son autorité politique, et pas seulement spirituelle, sur tous les Tibétains. Pour cette raison, la demande sera évidemment refusée ou simplement ignorée.

Le paradoxe est que le dalai lama est né au Qinghai, tout comme le précédent panchen lama, le « numéro deux » de la hiérarchie du bouddhisme tibétain, qui a vécu en Chine jusqu’à sa mort.

Sur fond de tragédie, la guerre des images

Dans la guerre des images qui se déroule sur fond de tragédie, le pouvoir chinois a tout fait pour montrer sa compassion vis-à-vis de ses compatriotes tibétains du Qinghai. L’armée a été mobilisée pour venir en aide aux populations sinistrées, dans des conditions extrêmement difficiles dûes à l’altitude et à l’isolement de la zone frappée par le séisme.

Les télévisions ont montré des moines bouddhistes fouiller côte-à-côte avec les soldats dans les décombres à la recherche des survivants. Mais les journalistes étrangers sur place, ceux de la BBC ou du New York Times en particulier, ont rapporté de nombreuses frictions entre les deux groupes. Le quotidien américain titre son reportage, samedi : « Après le séisme, les Tibétains se méfient de l’aide de la Chine. »

Le premier ministre chinois, Wen Jiabao, qui s’était rendu célèbre en se rendant très vite parmi les victimes du séisme du Sichuan en 2008, s’attirant le sobriquet de « grand père Wen » lorsqu’il était allé réconforter les enfants blesssés dont les écoles s’étaient écroulées, est très vite venu sur place. Son objectif : montrer qu’il traite de la même manière « tous les fils de la Chine ».

Le président Hu Jintao a pour sa part écourté sa visite en Amérique latine en raison du séisme, sans toutefois se départir de sa raideur habituelle. Il s’est lui aussi rendu au chevet des blessés.

Deux panchen lamas, l’un officiel, l’autre disparu

Mieux, Pékin a mis en avant « son » panchen lama, Bainqen Erdini Qoigyijabu, qui a fait don de 100 000 yuans (environ 10 000 euros) pour les victimes, et s’est fendu d’un communiqué :

« [Je suis persuadé que] les sinistrés surmonteront les conséquences de cette catastrophe et que, sous la direction du gouvernement, ils reconstruiront leurs foyers. »

Ce panchen lama n’est pas n’importe qui : il est l’homme que les autorités chinoises poussent pour assumer de manière de plus en plus voyante le rôle de leader des Tibétains à la place du dalai lama contraint de vivre en exil.

A peine agé de 19 ans, il a été élu le mois dernier dans l’une des chambres du parlement chinois, et, en février, il devenait vice-président de l’Association des bouddhistes de Chine.

A cette occasion, selon le site du Quotidien du peuple, l’organe du Parti communiste, le panchen lama officiel prononçait un discours sans ambiguïtés :

« Il s’est engagé à respecter la direction du Parti communiste chinois (PCC), à adhérer au socialisme, à sauvegarder l’unification nationale, à renforcer l’unité ethnique et à élargir les échanges bouddhistes, en faisant preuve de respect envers la loi et d’amour envers la nation et le bouddhisme. »

Une crémation de masse pour 700 des victimes

Le problème est que ce panchen lama est contesté par le dalai lama, qui avait pour sa part choisi un autre enfant, il y a quinze ans, pour être la « réincarnation » du 10e panchen lama. Cet enfant, Gendhun Choekyi Nyima, et sa famille disparurent aussitôt sans avoir jamais été revus, et Pékin annonça son propre choix de « réincarnation ».

Cette bataille des « réincarnations » a son importance, puisqu’elle risque fort de se reproduire à la disparition de l’actuel dalai lama, et des querelles de succession qui ne manqueront pas d’être suscitées. La montée en puissance du panchen lama de Pékin entre dans ce contexte.

En attendant, les Tibétains du Qinghai, des nomades en voie de sédentarisation, pleurent leurs morts. Samedi, une crémation de masse a été organisée pour 700 des victimes, en présence de centaines de moines qui priaient pour leur âme.

Cette cérémonie collective a été préférée à la forme traditionnelle des « funérailles célestes », qui consiste à laisser en pâture le cadavre du défunt pour les oiseaux de proie, aigles et vautours, tandis que son âme se réincarne ailleurs.

Un moine cité par la BBC souligne que vu le nombre de morts, il n’y aurait pas assez d’oiseaux pour détruire l’enveloppe charnelle inutile de toutes les victimes.


Voir en ligne : Rue 89