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Désordre grec, eurodésordre, désordre des pays occidentaux, désordre mondial ?

Immanuel WALLERSTEIN, 25 mars 2010

Tout le monde débat de ce que le magazine Fortune appelle le « maelström grec » et tout le monde se pointe du doigt. A qui la faute ? Le gouvernement grec est accusé de tricher et de laisser les Grecs vivre au-dessus de leurs moyens. L’Union européenne (UE) est accusée d’avoir doté l’euro d’une organisation impossible.

Ou est-ce la faute de Goldman Sachs ? La banque est accusée d’avoir permis au gouvernement grec de falsifier ses comptes à l’époque où il cherchait à rentrer dans l’euro. Elle est aujourd’hui accusée de se livrer à des opérations de « credit default swaps », des dérivés de crédit qui fragilisent un peu plus encore le gouvernement grec mais profitent bien à la banque. Le responsable des stratégies de crédit d’UniCredit à Munich compare cela au fait d’« acheter une police d’assurance sur la maison de votre voisin : vous créez une incitation à incendier sa maison ».

La chancelière allemande, Angela Merkel, qualifie les agissements de Goldman Sachs en 2002 de « scandaleux » et Christine Lagarde, ministre française des Finances, appelle maintenant à une plus grande régulation des « credit default swaps ».

Niall Ferguson affirme qu’ « une crise grecque arrive en Amérique ». Il qualifie le phénomène de « crise fiscale du monde occidental ». Ferguson fait un sermon sur les maux de l’endettement public et sur le concept de « repas gratuit keynésien », lequel finit par devenir un « frein à la croissance ». Pour Paul Krugman, on assiste à un « eurodésordre », un « Euromess », parce que l’Europe n’aurait pas dû adopter une monnaie unique tant qu’elle n’était pas prête à avoir d’union politique. Reste qu’aujourd’hui, on ne peut laisser l’euro se disloquer puisque cela provoquerait un effondrement financier planétaire.

Dans le même temps, il semble que tout le monde presse le gouvernement grec de réduire son déficit budgétaire de 12 à 4% environ de son PIB en à peu près quatre ans. Peut-il y arriver ? Devrait-il le faire ? Le gouvernement grec dit qu’il fera quelque chose. Ce « quelque chose » a suffi pour provoquer des manifestations massives d’agriculteurs, de personnels hospitaliers, de contrôleurs du ciel, de douaniers et de tous ceux à qui l’on demande de réduire leurs revenus au beau milieu d’une crise économique et d’une hausse du chômage.

L’Allemagne devrait-elle faire quelque chose ? Les Allemands ne le veulent pas pour deux raisons principales. La première, ce sont les demandes d’aide financière à prévoir, pour les mêmes raisons, de la part d’autres Etats en difficulté économique (Espagne, Italie, Portugal, Irlande). La seconde, ce sont les pressions internes des citoyens allemands qui considèrent toute aide à la Grèce comme de l’argent qui leur est pris, alors qu’eux aussi ressentent la pression de la crise économique.

Mais d’un autre côté, si la Grèce (et d’autres pays) fait peser sur ses habitants le remboursement de sa dette, cela veut dire moins de pouvoir d’achat pour ses importations, en premier lieu allemandes. Ce qui veut dire, en retour, un effet récessif sur l’économie allemande. Cela fait pousser un gémissement à Josef Joffe, le rédacteur en chef de Die Zeit : « L’Europe est devenue pour tout le monde un énorme Etat providence, pour les Etats comme pour les personnes ».

Pendant ce temps, l’euro chute et le dollar est redevenu, pour un instant, un « havre de sécurité ». Ferguson nous avertit que « la dette du gouvernement américain est un havre de sécurité comme l’était Pearl Harbor en 1941 ».

Lorsque un analyste a suggéré dans le Financial Times que l’Allemagne finirait par renflouer la Grèce, un lecteur allemand y est allé de son commentaire : « Bref, ce que vous dites, c’est de leur donner votre argent pour le dépenser dans votre magasin ». N’est-ce pas exactement ce que font les Chinois quand ils achètent des bons du Trésor américain ?

Ce qui échappe à ces multiples analyses transversales sur les responsabilités à court-terme et les gains à court-terme, c’est que le problème est mondial et structurel. Les banques sont là pour faire de l’argent. Les petits jeux auxquels s’est livré Goldman Sachs (et d’autres banques) n’ont pas seulement concerné la Grèce mais beaucoup, beaucoup d’autres pays, y compris même l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, y compris même les Etats-Unis.

La raison en est que les gouvernements souhaitent survivre. Pour cela, ils ont besoin de dépenser suffisamment d’argent pour empêcher un « maelström » et un soulèvement de la population. Et s’ils ne font pas rentrer suffisamment de recettes fiscales pour cela (parce qu’ils ne veulent pas encore augmenter les taxes et parce qu’une économie plus faible signifie globalement moins de recettes fiscales), ils doivent « manipuler » leurs comptes en empruntant. Et les emprunts secrets (aux banques, par exemple) valent mieux que les emprunts au grand jour puisqu’ils permettent aux gouvernements d’éviter les critiques, jusqu’au jour où le secret est éventé et où une « panique bancaire » se produit.

Les problèmes de la Grèce sont, en réalité, les problèmes de l’Allemagne. Les problèmes de l’Allemagne sont, en réalité, les problèmes des Etats-Unis. Et les problèmes des Etats-Unis sont, en réalité, les problèmes du monde. Analyser qui a fait quoi au cours des dix dernières années est bien moins utile que de discuter ce qui peut être fait, si quelque chose peut l’être, dans les dix prochaines. Ce qui est en train de se passer, c’est un jeu de dimension mondiale : tout le monde semble guetter qui reculera le premier. Quelqu’un va commettre une erreur. Et alors, nous assisterons à ce que Barry Eichengreen a appelé « la mère de toutes les crises financières ». Et même la Chine sera affectée par celle-là.

Immanuel Wallerstein


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Ces commentaires, édités deux fois le mois, sont censés être des réflexions sur le monde contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.]

Immanuel Wallerstein est Sociologue au Centre Fernand Braudel à l’Université de Birmigham, , chercheur au département de sociologie de l’université de Yale