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Retour vers le futur sur fond de tragédie chilienne

Marcela ESCRIBANO, 17 mars 2010

Chili, 11 mars 2010 : avec l’arrivée de la droite au pouvoir, on assiste à la fin d’un cycle de l’histoire politique récente de ce pays et, symboliquement, ce changement se déroule au milieu des décombres du tremblement de terre du 02 mars dernier.

Tremblements de terre et effondrement des institutions font partie de l’histoire du Chili. L’élan réformateur de président Balmaceda au 19ème siècle et le socialisme de Allende, au 20ème siècle, bouleversés par la mort de milliers de Chiliens, témoignent du sort tragique de ce peuple. Si sur le plan de la normalité institutionnelle, on peut célébrer les progrès accomplis, du point de vue politique, la situation est plus complexe. Sebastián Piñera, un riche homme d’affaires, membre du parti de droite Renovacion nacional, ne se rappellera certainement pas du jour de son investiture comme d’une journée historique. Car avec les destructions laissées par le tremblement de terre, s’est également effondrée une partie importante de l’idéologie du modèle chilien, viscéralement préconisée par Renovacion nacional.

La récente tragédie met en évidence la grande faiblesse du réseau de protection sociale au pays "le plus développé en Amérique du Sud", qui vient tout juste de faire son entrée à l’OCDE. Le gouvernement a mis trop de temps pour venir en aide aux populations des villes les plus touchées par le séisme comme Dichato, Talca, et Concepción. Ce tremblement de terre a aussi mis en évidence les énormes fossés sociaux qui divisent les Chiliens alors que 20% profitent de 80% des richesses du pays.

Il n’est pas facile de déchiffrer l’énigme de ce pays. Le Chili a atteint la démocratie politique en 1990, par la voie de la transition négociée alors que les forces armées chiliennes sont restées unies autour du projet de transition définie par Pinochet. Lorsque l’opposition démocratique regroupée autour de la Concertation a remporté le référendum de 1988, en battant par scrutin la dictature de Pinochet, celui-ci a déclaré : « La Constitución no se cambia ». Il faisait référence à la Constitution de 1980, adoptée pendant la période la plus répressive du régime militaire.

Jusqu’à l’année dernière, la Constitution chilienne est demeurée pratiquement inchangée. Selon Luis Maira, ancien président du Parti socialiste, la solution qui a permis l’arrivée de la Concertación au pouvoir a eu comme contrepartie le maintien des restrictions légales et les garanties institutionnelles imposées par l’ancien régime, voir la permanence de Pinochet comme sénateur à vie, l’impunité des violations des droits de l’homme et la préservation de la structure institutionnelle de l’État minimal. Pendant vingt ans, les socialistes et les démocrates-chrétiens, les deux principaux partis de la Concertación, se relayaient au pouvoir sans les tracas de la suppression de ces obstacles.

Et les prochains mois sont remplis de défis. On estime que la reconstruction du pays peut coûter plus de 30 milliards de dollars. Sebatian Piñera ne pourra pas reconstruire le pays uniquement avec les forces qui l’ont élu ni non plus avec les recettes traditionnelles des politiques néolibérales. Dans ce contexte, l’interruption des programmes sociaux par le gouvernement Bachelet, en particulier dans les domaines de la santé et du logement, pourrait être coûteuse pour le nouveau gouvernement alors que les partis de gauche et les mouvements sociaux montrent des signes de reprise. De paradoxe en paradoxe, face aux défis de la reconstruction nationale, de la gestion des tensions sociales et des incertitudes politiques déchaînées par le séisme, Pinera pourrait même modifier son plan original. Peut-il faire les changements politiques que le centre-gauche fut incapable de réaliser pendant les vingt dernières années ?