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Retour sur la chute du mur de Berlin et son vingtième anniversaire

Bernard DREANO, 11 novembre 2009

En ce temps d’anniversaire on entend trois récits de la chute du mur de Berlin, de la fin de la division de l’Europe et du communisme européen. Celui des supposés vainqueurs, Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Leur politique remettait en cause celle de la « détente » développée antérieurement, et qui devait contribuer à « amollir » pacifiquement le bloc communiste. Les reaganiens au contraire, étaient pressés.

Le deuxième récit est celui de la chute, des vaincus, de l’effondrement du système soviétique sous le poids de ses contradictions. Un système qui, malgré un gâchis humain et économique considérable, avait été performant pour le décollage industriel ou la reconstruction d’après guerre, mais dont l’inefficacité économique et l’illégitimité politique étaient de plus en plus flagrante. Et quand Mikhaïl Gorbatchev a tenté de le réformer, ce système vermoulu s’est effondré.
Le récit de la victoire n’est pas complètement faux mais il occulte le récit plus pertinent de la chute, et ces deux récits effacent la mémoire du troisième, celui des peuples et des mouvements sociaux.

Les régimes communistes disposaient de bases politiques réelles quoique dans des proportions variées selon les pays. Suffisamment en tout cas pour que les communistes réformateurs disposent d’une vraie popularité par exemple dans la Pologne et la Hongrie de 1956 ou dans la Tchécoslovaquie de 1968. Mais les échecs de leurs tentatives (Budapest 1956, Prague 1968), ont fait prendre conscience à certains démocrates qu’il fallait opérer autrement pour transformer ces régimes, par un processus de consolidation et de conscientisation progressif, le pouvoir des sans pouvoirs décrit par le tchèque Vaclav Havel. Ce sera par exemple l’épopée du KOR (le comité de défense des ouvriers crée par Jacek Kuron et Adam Michnik) débouchant en 1980-81 sur le mouvement ouvrier de masse Solidarnosc.

Les polonais bénéficiaient du soutien moral, mais aussi politique, de l’ancien archevêque de Cracovie, Karol Wojtyła, qui poursuivait une « Ostpolitik » vaticane commencée avant lui, s’adressant « par en bas » aux sociétés. A la même époque, une partie de la gauche européenne laïque militante combattait aussi, d’une autre manière, la logique des blocs en organisant la « solidarité avec Solidarnosc ». Ce dépassement de la division de l’Europe allait être illustré par une partie des mouvements de paix européens lors du dernier épisode de la guerre froide, la crise des euromissiles (déploiement de missiles de l’OTAN face au nouveaux SS20 soviétique). En 1980, la fondation britannique Bertrand Russel pour la Paix demandait « d’agir comme si l’Europe unifiée, neutre et pacifique, existait déjà, d’apprendre à orienter notre allégeance non pas vers l’Est ou vers l’Ouest, mais les uns vers les autres » Un programme qui allait être effectivement mis en œuvre par des militants, en Europe de l’Ouest et de l’Est au nom de valeurs communes : responsabilité individuelle, liberté d’association et d’expression, respect des droits de chacun, non violence comme méthode de lutte. Les dissidents, du russe Andreï Sakharov à l’allemande Barbel Böley, partageaient ces valeurs, au-delà de leur diversité politique qui allait du trotskisme au libéralisme, la démocratie chrétienne ou le nationalisme modéré. Et ce sont ces gens là et les valeurs qu’ils incarnent qui vont créer un consensus pendant une brève période en 1989, favorisant la sortie de dictature dans le calme à travers la table ronde polonaise, les manifestations du lundi est-allemandes, la révolution de velours tchécoslovaque, etc.

Une fois l’ancien régime effondré, les dissidents vont pour les uns quitter l’activité politique, pour les autres se répartir dans les différentes familles idéologiques recomposées. Ceux qui imaginaient un avenir socialiste libertaire ou simplement social-démocrate dans les pays postcommunistes, vont être marginalisés. Ainsi la dissidence est-allemande (Bundnis 90) ne recueillera que 3% aux premières élections libres de 1990. La droite occidentale européenne, va bénéficier du vent libéral et récupérer d’anciens apparatchiks, par exemple Helmut Kohl, mais aussi quelques dissidents du groupe Demokratie Aufbruch dont une certaine Angela Merkel. Pendant ce temps là, les jeunes loups des anciens appareils communistes, comme le futur président polonais Alexander Kwasniewski vont occuper le créneau « social démocrate » et les sociaux démocrates de l’Ouest vont les accueillir, en dépit (ou à cause ?) de leur politique néolibérale. Quant aux gauches alternatives ou écologistes, qui avaient été plutôt plus attentives que d’autres à ce qui se passait dans ces pays dans les années 80, elles se trouveront passablement déboussolées et affaiblies

Les peuples de l’Est voulaient la sécurité et la paix, la prospérité et le bien être et le néolibéralisme les promettait. Le résultat ? L’acquis considérable de la liberté politique, mais aussi le recul, parfois l’effondrement, des protections sociales, la régression de certains droits, l’accroissement des inégalités. Et dans les pires cas, la guerre (Yougoslavie, Caucase), le retour de l’autoritarisme (Belarus, Russie…). Le paysage est en fait très contrasté. L’Europe centrale est devenue plus prospère, l’Europe Balkanique est encore malade, et plus encore l’espace ex-soviétique. La croissance euphorique des Baltes, ou des Hongrois devient gueule de bois à l’heure de la crise financière… mais c’est aussi le cas de l’Irlande à l’Ouest. Et la montée des courants xénophobes est partagée aussi bien chez les Danois ou Néerlandais que chez les Polonais ou les Slovaques. De ce point de vue l’Ouest et l’Est de l’Europe convergent hélas effectivement.


Bernard Dreano est membre du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (Cedetim) et de l’Assemblée européenne des citoyens (Helsinki Citizens’ Assembly France)

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