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Le remède contre les licenciements : virer le patron

Avi Lewis, Naomi KLEIN, 5 juin 2009

En 2004 nous avons réalisé un film documentaire intitulé The Take qui traite du mouvement des entreprises autogérées par les travailleurs en Argentine. Dans le sillage de l’effondrement économique dramatique en 2001, des milliers de travailleurs et travailleuses ont pénétré dans leurs usines fermées, les ont remises en marche et ont relancé la production sous forme de coopératives de travailleurs.

Abandonnés par les patrons et les politiciens, ils ont regagné les salaires impayés et les indemnités de licenciement tout en récupérant leurs emplois.

Au cours de notre tournée en Europe et en Amérique du Nord avec ce film, une question revenait chaque fois après une série de questions et de réponses : « C’est très bien, ce qui se passe en Argentine, mais est-ce que cela pourrait se passer ici ? ».

Maintenant l’économie mondiale ressemble de près à celle d’Argentine en 2001 (et en grande partie pour des raisons analogues), et une nouvelle vague d’actions directes se déclenche, cette fois dans les pays riches. Une fois de plus, des coopératives apparaissent comme une alternative pratique, immédiate, à de nouvelles vagues de licenciements. Des travailleurs aux Etats-Unis et en Europe commencent à poser les mêmes questions que leurs homologues latino-américains : Pourquoi devons-nous être licenciés ? Pourquoi ne pourrions-nous pas plutôt virer le patron ? Pourquoi permet-on à la banque d’enfoncer notre entreprise, alors qu’elle reçoit des milliards de dollars de notre argent (par le biais de l’Etat) ?

À New York, au Cooper Union au Cooper Union for the Advancement of Science and Art, nous avons participé le 15 mai à une conférence nommé « Virez le patron : la solution du contrôle des travailleurs de Buenos Aires à Chicago » pour se pencher sur ce phénomène.

Des gens du mouvement en Argentine ainsi que des travailleurs du célèbre combat de « Republic Windows and Doors » à Chicago ont aussi participé à l’événement.

Il est très utile d’entendre directement ceux qui tentent de rebâtir l’économie à partir d’en bas, et qui ont besoin d’un soutien important du public, et pas seulement les décideurs à tous les niveaux du gouvernement. Voici un bref résumé des développements récents dans le domaine du contrôle ouvrier.

Argentine

En Argentine, qui a été la source directe d’inspiration pour beaucoup d’actions actuelles de travailleurs, il y a eu davantage de prises de contrôle dans les derniers 4 mois que dans les 4 années précédentes.

Un exemple. Arrufat est une fabrique de chocolat vieille de 50 ans. L’année dernière elle a soudain été fermée. Trente employé·e·s ont occupé l’établissement et, malgré l’énorme dette laissée par les précédents propriétaires pour des équipements, ils ont produit des chocolats à la lumière du jour, en utilisant des générateurs.

Avec un emprunt de moins de 5000 dollars accordé par The Working World, une fondation/ONG de capitaux lancée par un fan de The Take, ils ont réussi à produire 17’000 œufs de Pâques pour leur plus gros week-end de l’année. Ils ont fait un bénéfice de 75’000 dollars, et ont pu ramener à la maison 1’000 dollars chacun, le reste étant destiné à la production future.

Royaume Uni

Visteon est un équipementier pour l’automobile et ancienne filiale de Ford, dont il a été détaché en 2000 [le 27 mai 2009 Visteon a demandé la protection contre la faillite avec le chapter 11, qui est un instrument pour restructurer les entreprises et affaiblir les syndicats, sous la surveillance d’un juge – Red.]. Des centaines de travailleurs ont reçu un préavis de 6 minutes les avertissant que leurs places de travail étaient supprimées. Deux cents travailleurs à Belfast ont organisé un sit-in sur le toit de leur usine, et le lendemain deux cents autres ont suivi leur exemple à Enfield.

Au cours des semaines suivantes, Visteon a multiplié son paquet d’indemnités de licenciement par plus de dix par rapport à leur offre initiale, mais la compagnie refuse de verser l’argent dans les comptes en banque des travailleurs jusqu’à ce que ces derniers quittent les ateliers, et les travailleurs refusent de le faire avant d’avoir reçu l’argent.

Irlande

Une usine où des travailleurs produisaient le légendaire Waterford Crystal a été occupée durant 7 semaines lorsque la compagnie mère, Waterford Wedgewood, a été mise en liquidation judiciaire après avoir été reprise par une société de capital-risque.

Maintenant la compagnie états-unienne a versé 10 millions d’euros dans un fond pour les indemnités de licenciement, et des négociations sont en cours pour conserver certains des emplois.

Canada

Alors que les trois grands producteurs d’automobiles s’effondrent, il y a déjà eu depuis le début de cette année quatre occupations par des membres du syndicat Canadian Auto Workers. Dans chaque cas, les usines fermaient et les travailleurs ne recevaient pas les indemnités auxquelles ils avaient droit. Alors ils occupaient les ateliers pour empêcher qu’on enlève les machines, et utilisaient ce levier pour forcer les compagnies à revenir à la table des négociations - c’est exactement la même dynamique que celle des prises de contrôle par les travailleurs en Argentine.

France

En France, il y a eu une nouvelle vague de séquestrations de patrons ("Bossnapping") cette année, au cours desquelles des employés en colère ont séquestré leurs patrons dans des entreprises qui risquaient d’être fermées. Les compagnies visées jusqu’à maintenant comprennent Caterpillar, 3M, Sony et Hewlett Packard.

Le patron de 3M a eu droit à un repas de moules et de frites pendant son « épreuve nocturne ».

Ce printemps en France, on a diffusé une comédie intitulée "Louise-Michel". Dans ce film, un groupe de femmes engage un tueur pour assassiner leur patron après que celui-ci a fermé leur usine sans avertissement préalable.

En mars, un syndicaliste français a averti : « Ceux qui sèment la misère récoltent la colère. La violence est le fait de ceux qui suppriment les emplois, et non de ceux qui tentent de les défendre ».

Et cette semaine mille sidérurgistes ont troublé la rencontre annuelle des actionnaires d’Arcelor Mittal, le plus important groupe sidérurgique du monde. Ils ont fait irruption dans le quartier général de la compagnie au Luxembourg, défonçant les portes, cassant les fenêtres et se battant avec les policiers.

Pologne

Egalement cette semaine, au sud de la Pologne, dans l’une des plus importantes usines de production de houille pour les centrales thermiques d’Europe, des milliers de travailleurs ont bouclé l’entrée au quartier général de l’entreprise avec des briques pour protester contre les coupes salariales.

Etats-Unis

Il y a aussi la célèbre histoire de l’usine Republic Windows and Doors. En décembre 2008 à Chicago, pendant six jours qui ont ébranlé l’opinion, 260 travailleurs ont occupé l’établissement. Grâce à une campagne futée contre le plus important créancier de la compagnie, la Bank of America ("you got bailed out, we got sold out"- vous avez été renfloués, nous avons été vendus) et une solidarité internationale massive, ils ont récupéré les indemnités qui leur étaient dues. En outre, l’usine est en train de rouvrir ses portes sous un nouveau propriétaire, elle produira des fenêtres à bon rendement énergétique et tous les travailleurs seront réengagés aux mêmes salaires qu’ils gagnaient auparavant.

Cette semaine, Chicago est en train d’en faire une mode. Hartmax est une entreprise du prêt-à-porter masculin qui existe depuis 122 ans. C’est d’ailleurs de là que venait le complet bleu qu’Obama a porté lors de la soirée des élections, ainsi que le smoking et le pardessus qu’il portait lors de son inauguration.

Cette entreprise est en faillite. Son principal créancier est Wells Fargo (grande banque) qui a reçu 25 milliards de dollars publics de renflouage. Alors qu’il existe deux offres pour acheter l’entreprise et continuer la production, Wells Fargo veut la liquider. Lundi, 650 travailleurs ont voté l’occupation de leur usine à Chicago si la banque décidait d’aller de l’avant avec la liquidation. (Traduction A l’encontre)


Naomi Klein est, entre autres, l’auteure de livres mondialement connu comme No Logo et La stratégie du Choc. www.naomiklein.org