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Le Salvador post électoral

Margarita Cruz, 20 avril 2009

Depuis le triomphe électoral du parti de gauche Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) aux élections présidentielles du 15 mars, le Salvador, petit pays d’Amérique centrale, est disparu de la couverture des grands médias internationaux. Cependant, en regardant de plus près, on constate qu’il se passe des choses intéressantes : la dynamique politique de la campagne a conduit à un réalignement des forces et à une transition en vue du transfert de l’administration gouvernementale du parti de droite, ARENA, au pouvoir depuis 20 ans, au FMLN, le parti qui accède pour la première à ce niveau de pouvoir.

Alors que la polarisation a été exacerbée par une longue campagne électorale fortement médiatisée par des médias en grande partie contrôlés par la droite, la société salvadorienne
reprend son souffle, même si elle conserve les mêmes attentes de changement de la situation économique et d’amélioration significative de la sécurité publique. La pression a baissé avec des messages de confiance et de bon sens que le président élu a envoyés au secteur patronal et à la direction d’ARENA dans ses premières déclarations publiques.

Les secteurs qui ont suivi de près le processus salvadorien et qui sont de fidèles défenseurs de la démocratie et du développement, espèrent à juste titre que ce gouvernement dirigé par le FMLN et identifié comme étant de gauche, se différencie substantiellement d’ARENA dans sa gestion en se manifestant clairement en faveur des pauvres et en prenant des mesures qui améliorent leurs conditions de vie ; qu’il renforce la démocratie et exerce une gestion transparente ; que sa façon de gouverner soit proprement salvadorienne et autonome, se caractérisant par l’ouverture, la recherche de consensus, le dialogue et la négociation avec les différents secteurs sociaux.

Il existe de sérieuses préoccupations quant à l’orientation que prendra le nouveau gouvernement face aux tendances de la gauche latino-américaine, certaines étant perçues comme enfermées dans les stéréotypes d’une gauche dure et radicale. La préoccupation doit se transformer en question : qu’apportera de nouveau l’expérience sui generis de la gauche salvadorienne dans la pensée de la gauche latino-américaine du XXIe siècle ?

Il faudrait en fait plutôt s’intéresser aux efforts que Mauricio Funes fournit en ce moment pour reconstruire l’État salvadorien, prisonnier du parti sortant, réglé en fonction des intérêts des groupes d’entrepreneurs, dans le contexte aggravant de crise économique internationale. Le défi du nouveau président est de réorganiser l’appareil d’État, par la mise en oeuvre de politiques publiques orientées vers l’intérêt national. Le président est entouré d’une équipe de professionnels et de techniciens en train de définir de façon créative des politiques, des stratégies et des plans, avec peu de marge de manœuvre étant donné la situation économique héritée du gouvernement antérieur.

La nouvelle équipe fait face au défi de mettre en branle des changements structurels qui renforcent l’État de droit, alors qu’au même moment, on lui demande de créer des mesures à court terme pour contrer la faim et l’insécurité qui fragilisent le pays et pourraient bien en faire une proie facile pour les plaies internationales que sont le trafic de drogues et le crime organisé. Alex Segovia, conseiller économique et social de l’équipe du président élu, déclarait, dans une entrevue à La Prensa Grafica le 23 mars dernier : « Comment créer, à court terme, des mesures efficaces qui aident à surmonter la crise et à réduire ses impacts, et en même temps, régler des problèmes structurels. Comment ne pas demeurer dans la conjoncture et seulement administrer la crise ? C’est un luxe que ne peut se donner un gouvernement de gauche. Il faut affronter la crise et en même temps faire avancer les changements structurels. » C’est là le principal paradigme de la gouvernance au Salvador qui se présente à l’équipe du nouveau gouvernement. Mais Mauricio Funes et son équipe ne pourront surmonter ce paradigme seuls, ils devront tenir compte des mouvements sociaux qui se sont développés au Salvador et qui sont ceux-là mêmes qui ont vaincu la peur de voter pour le changement, fatigués de l’appauvrissement causé par les politiques néo-libérales de ARENA.

Les partis politiques se remettent aussi en question. ARENA, immédiatement après a défaite, a initié une révision interne du parti. Le FMLN devra également avoir cette discussion interne qui s’impose à tout parti politique en tant que médiateur entre l’État et les citoyens. Quel doit être son rôle dans cette nouvelle période où il se convertit en parti officiel ? C’est ici que se présente la tentation d’exercer un pouvoir absolu, là même où diverses expériences historiques se sont soldées par des échecs catastrophiques.

Le FMLN a fait preuve de maturité et de capacité d’adaptation en présentant comme candidat un journaliste qui n’est pas membre du parti en la personne de Mauricio Funes. En tant que Salvadorienne, j’ai confiance qu’il saura se renouveler comme parti politique, alors qu’il est né d’une guérilla et qu’il saura utiliser ce capital historique unique en Amérique Latine, tout comme il a su s’adapter aux nouvelles tendances politiques mondiales. Il doit faire la preuve de ses capacités et de son engagement à répondre de façon concrète et immédiate à la pauvreté et à l’insécurité pour léguer aux nouvelles générations un État de droit qui soit garant de la démocratie et du développement pour que jamais plus le Salvador occupe le 103e rang qui est le sien au sein de l’indice de développement humain de l’ONU.