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Obama : l’heure de vérité approche

Normand Baillargeon, 29 janvier 2009

L’euphorique investiture d’Obama a porté à son comble les espoirs suscités par sa campagne. On se félicite, avec raison et moi le premier, de l’élection d’un Noir qui défend quelques idées progressistes à la Maison-Blanche - même si cette élection a été l’occasion pour une certaine intelligentsia de promouvoir une bien niaise américanophilie.

Que fera à présent Obama ?

Pour éviter de trop amères désillusions, je recommande de plonger un instant la tête dans les eaux glacées d’une minimale lucidité. Sans nier l’importance de cette base militante qui a travaillé très fort pour lui, il faut d’abord se rappeler qu’Obama occupe des fonctions que personne ne peut occuper sans avoir gagné à ce jeu de relations publiques largement coordonné et mis en scène par les institutions dominantes, et obtenu leur assentiment.

Par ailleurs, son gain minimal (46 % des votants ont choisi le tandem McCain-Palin), il le doit en partie au fait d’avoir su se présenter comme une sorte de tableau vierge sur lequel chacun a été invité à écrire ce qu’il voulait. À ces mots pouvant recouvrir à peu près tout ce qu’on voudra (par exemple : « espoir », « changement  », « on le peut »), chacun a entendu ce qu’il voulait bien entendre. Des interprétations bien divergentes ont d’ailleurs déjà été données de ce que ces mots signifient en matière de relations internationales, d’économie, de justice sociale, de droits humains et de politiques environnementales, qui sont parmi les plus importants chantiers qui attendent Obama. Le moment des gestes est arrivé. C’est celui sur lequel on juge un politicien. En fait, il a commencé avec les nominations faites par Obama.

Considérons l’économie.

L’ex-professeur de l’Université de Chicago a annoncé dès novembre des choix que ne renieraient pas les curés fanatiques du tout-au-marché qui y prêchent. Qu’on en juge. Thimothy Geitner, principal architecte des récents renflouements d’innombrables institutions financières, sera secrétaire du Trésor. Lawrence Summer, ex-conseiller de Reagan, sera le principal conseiller économique d’Obama et à la tête du National Economic Council. On lui doit d’ailleurs la déréglementation des marchés des années 1990. Lors de son passage comme économiste en chef à la Banque mondiale, il a déclaré qu’il était raisonnable de déverser nos déchets toxiques dans les pays pauvres. Paul Volcker, antitravailleur, ex-conseiller de Carter et de Reagan, est à la tête de l’unité spéciale qui supervisera la stabilisation des marchés financiers. On lui doit, alors qu’il présidait la Fed, une part de la récession de 1981-1982 et des taux d’intérêts (jusqu’à 20 %) de cette époque. Arrêtons là. Les institutions dominantes se sont dites rassurées par ces nominations. On les comprend : la banque de sang est confiée à Dracula.

L’économie américaine est pourtant dans une situation « pire que quiconque ne l’aurait imaginé », assurait récemment Paul Krugman. Obama semble conscient de la dure partie qui s’annonce : « Tout le monde devra y laisser de la peau », déclarait-il à ABC. Avec de tels conseillers économiques, on soupçonne d’où elle proviendra.

A contrario de ce romantisme qu’on nous serine ces jours-ci, le changement social ne s’effectue pas par des héros charismatiques. Il s’effectue par des mouvements sociaux luttant dans la durée et qui arrachent des victoires aux institutions dominantes. Il arrive certes que de tels mouvements portent un héros charismatique : mais lui n’est rien sans elles.

L’assurance santé universelle, des salaires décents, un impôt progressiste, l’assainissement et le contrôle des institutions financières, la lutte contre le réchauffement planétaire : ces promesses d’Obama sont bien minimales pour le pays le plus riche du monde. Elles ne se concrétiseront que si, dans les cruciales semaines à venir, progressistes, pacifistes mobilisés contre les guerres en cours, syndicats et mouvements communautaires maintiennent vivante la mobilisation populaire qui a contribué à faire élire Obama et exercent sur lui une pression qui contrebalance celle qu’exercent les Maîtres. Loin d’être l’aboutissement de la lutte politique, l’élection d’Obama doit en marquer la poursuite et l’intensification.