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Violence et statu quo en Algérie

Karim Aït-Oumeziane, 25 septembre 2008

Même si la guerre civile est terminée, l’Algérie n’arrive pas à tourner la page de ce conflit qui a fait 200 000 morts à la suite de l’annulation de la victoire des islamistes aux élections de 1991. Au mois d’août encore, 134 personnes ont été tuées dont une quarantaine d’islamistes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).

En dépit d’attentats spectaculaires, les rebelles ne menacent plus l’État, qui sort plus renforcé que jamais de 16 années de violences. L’embellie pétrolière et le soutien des Occidentaux, après les attentats du 11 septembre 2001, ont offert une planche de salut inespérée aux militaires, qui incarnent le pouvoir réel depuis l’indépendance du pays, en 1962. La politique dite de « réconciliation nationale » du président Abdelaziz Bouteflika, élu en 1999, a aussi permis de réduire considérablement les violences, même si elle n’a pas mis fin à la guerre. Des centaines d’islamistes ont ainsi déposé les armes en échange d’une amnistie. Le ralliement il y a quelques mois du GSPC à Al-Qaïda témoigne d’ailleurs d’un certain désarroi des islamistes. Incapables de renverser le régime en raison de dissensions internes et d’une répression féroce, les groupes armés se sont disloqués au fil des ans. Il ne subsiste plus aujourd’hui qu’Al-Qaïda dans le Maghreb islamique (AQMI, le nouveau nom du GSPC), qui tente maintenant d’inscrire son action dans une perspective régionale, voire internationale.

Menaces contre Washington

Dans un entretien accordé en juillet dernier au New York Times, le chef du mouvement, Abdelmalek Droudkel, a revendiqué l’attentat contre le siège de l’ONU à Alger, en décembre 2007, celui contre l’ambassade d’Israël en Mauritanie, en février dernier, ainsi que l’enlèvement de touristes autrichiens à la frontière entre l’Algérie et la Tunisie. Il menace aussi de s’en prendre aux intérêts des États-Unis, partout dans le monde. Le groupe compte de 300 à 400 combattants retranchés dans les montages de Kabylie, à l’est d’Alger. Traqué par l’armée (un des chefs a été abattu le 3 septembre), il tente maintenant de s’implanter dans l’ouest du pays.

Mais même affaibli, l’islamisme armé continue de séduire. La crise politique qui a mené à la guerre civile est toujours présente et la pauvreté progresse, même si le pays s’enrichit. Autoritarisme, absence d’État de droit, corruption à tous les échelons de l’administration : des années de contestation armée n’ont rien changé aux vieux travers du régime. Les principaux dirigeants appartiennent encore à la génération de la guerre de libération (1954-1962), qui s’est maintenue au pouvoir au nom d’une légitimité acquise par les armes. Elle s’accroche aujourd’hui au nom cette fois du combat contre l’islamisme, soutenu par l’Europe et les États-Unis qui, après le 11 septembre, ont choisi le moindre des deux maux. De passage à Alger au début septembre, la secrétaire d’État américaine, Condoleeza Rice, se félicitait de la coopération entre Alger et Washington en matière de lutte contre le terrorisme. En revanche, pas un mot sur les centaines de disparitions forcées, la torture et les exécutions extrajudiciaires dont s’est rendue coupable l’armée.

Une crise de la représentation politique

Le « printemps démocratique », né dans la foulée des émeutes de 1988, a lui aussi fait long feu. Entre des partis islamistes manipulés par le régime, des démocrates coupés des réalités du peuple, trop souvent assimilés à l’élite francophone occidentalisée, et les formations nationalistes, la classe politique suscite mépris ou, au mieux, indifférence. Les dernières élections, même truquées par l’administration, n’ont pas réussi à masquer l’inquiétante désaffection des Algériens pour les urnes. Le Front des forces socialistes, l’un des rares, pour ne pas dire le seul parti de l’opposition semble avoir baissé les bras, empêtré dans des luttes internes.

Cette crise de la représentation politique se double de celle des élites. Des dizaines d’intellectuels et de diplômés de l’école bilingue de l’après-guerre ont été assassinés par les islamistes. La vague de terreur des années 1990 a provoqué la fuite de milliers de cadres, de médecins, d’ingénieurs, de scientifiques… L’échec retentissant de l’arabisation du système scolaire entamée à la fin des années 1970 n’a pas permis de les remplacer, aggravant ainsi le chômage des jeunes. Privés de perspectives d’avenir, écartelés entre des valeurs conservatrices - réhabilitées par la réislamisation des sociétés arabes - et un besoin de modernité, les moins de 20 ans fréquentent les mosquées et rêvent de quitter le pays.

La situation sociale est tout aussi alarmante, malgré les milliards de dollars de la rente pétrolière, qui permettent de subventionner les prix des aliments de base. Les milliers de jeunes qui quittent chaque année le système scolaire vont grossir les rangs des « hittistes » (littéralement, les chômeurs qui tiennent les murs). Les plus désespérés se rallient aux islamistes ou tentent de gagner l’Europe sur des embarcations de fortune, avec souvent, dans les deux cas, la mort au bout du chemin. En réponse à ce phénomène qui prend de l’ampleur (1 700 arrestations en 2007), le gouvernement a choisi la répression. Un projet de loi déposé en août prévoit six mois d’emprisonnement pour une tentative de sortie illégale du territoire.

À ces difficultés s’ajoutent celles, chroniques, du manque de logements (plusieurs générations d’une même famille cohabitent souvent sous un même toit), d’électricité, d’eau potable, de moyens de transport public… Conséquences : des émeutes éclatent régulièrement dans le pays, renforçant le climat de défiance à l’endroit des autorités. Près d’un demi-siècle après son indépendance, l’Algérien moyen se demande toujours où sont passés les milliards du pétrole et du gaz. En attendant, un jour peut-être, d’en avoir les bénéfices.