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Le Québec, nouvel Eldorado de l’uranium ?

Gabrièle Briggs, 21 août 2008

Des municipalités et des groupes environnementaux craignent le nouvel engouement pour l’uranium au Québec. Selon eux, l’exploitation de ce métal radioactif comporte des risques pour l’environnement et la santé humaine.

Michael Patenaude, propriétaire d’un chalet dans la municipalité de La Pêche, en Outaouais, est inquiet. De 2005 à 2007, la compagnie d’exploration minière Aldershot Ressources a effectué des prospections d’uranium sur sa terre de sept hectares. M. Patenaude craint l’ouverture d’une mine d’uranium dans la municipalité si les recherches sont fructueuses. « L’uranium, c’est le pire : c’est radioactif, c’est toxique », explique-t-il. Pour sensibiliser sa communauté aux risques liés à ce métal, il a fondé Coalition de l’ouest du Québec contre l’exploitation d’uranium.

La région des Hautes-Laurentides est également la cible de compagnies minières. « En mai 2006, on a eu vent de l’exploration minière d’uranium », relate François Lapierre, porte-parole de l’Association de protection de l’environnement des Hautes-Laurentides (APEHL). L’organisme a depuis été ébranlé d’apprendre que la compagnie d’exploration minière Nova Uranium envisageait la possibilité d’ouvrir une mine à ciel ouvert.

Petits résidus, grosses inquiétudes

Les dangers de tels projets sont bien réels, selon Gordon Edward, président du Regroupement pour la surveillance du nucléaire (CCNR). Docteur en mathématiques, il s’intéresse à l’énergie nucléaire depuis les années 1970. Selon lui, chaque nouvelle étape de l’exploitation du métal radioactif comporte des risques pour la santé humaine et pour l’environnement.

Dans la nature, l’uranium est emprisonné sous terre, sans risque pour l’humain. Lorsque les compagnies minières l’extraient, des milliers de tonnes de résidus radioactifs sont libérés. Ces résidus sont le résultat de la désintégration de l’uranium, un élément fissile. « Ils sont six fois plus radioactifs que ce métal », soutient M. Edwards. Ces éléments peuvent contaminer l’environnement pour des centaines de millions d’années en rejoignant les cours d’eau à travers l’écoulement des eaux de pluie ou les eaux souterraines. Les vents peuvent aussi être porteurs de poussières radioactives.

L’un de ces résidus, le radium, peut causer, à long terme, le cancer du poumon, la nécrose osseuse et l’anémie. Quant au polonium, il est « 250 milliards de fois plus toxique que le cyanure, un poison mortel », rappelle le mathématicien. Ce produit a d’ailleurs été utilisé pour assassiner l’ex-espion russe Alexander Livitchenko, en 2006. Le gaz radon, un autre résidu laissé par l’uranium, est quant à lui «  la deuxième cause de cancer du poumon au Canada  », signale le militant. Selon la Société canadienne du cancer, il est responsable de 2000 décès annuellement au pays. Les travailleurs des mines d’uranium sont d’ailleurs beaucoup plus à risque de développer un cancer du poumon que le reste de la population.

Un appel au gouvernement

Le Québec connaît actuellement une troisième vague d’engouement pour l’uranium depuis les années 1970. Au tournant du millénaire, son prix a connu une croissance fulgurante sur les marchés, passant de 8 $ US la livre en 2001, à plus de 140 $ US en juillet 2007. Il s’est cependant stabilisé à 60 $ US en 2008. Même si sa valeur a diminué de moitié, elle demeure suffisamment élevée pour attirer les compagnies minières vers les réserves inexploitées.

Depuis, une quarantaine de projets ont vu le jour. « Ceux-ci sont surtout concentrés dans les régions administratives du Nord-du-Québec et sur la Côte-Nord avec quelques projets dans les régions de l’Outaouais, des Laurentides, de la Mauricie et de la Capitale-Nationale », relate le ministère québécois des Ressources naturelles.

L’APEHL et la Coalition de l’ouest du Québec contre l’exploitation d’uranium tentent de faire pression sur le gouvernement provincial pour que cesse cette nouvelle ruée vers l’uranium. En juin 2008, l’APEHL a déposé un mémoire au gouvernement lui demandant de cesser complètement toute activité d’exploration et d’exploitation minière de l’uranium au Québec, et ce, tant qu’il ne sera pas prouvé que cette activité ne comporte aucun risque pour la santé humaine. La municipalité de La Pêche a également effectué une demande de moratoire à deux reprises. Cependant, déplore le maire, Robert Bussière, « on a reçu des accusés de réception, mais aucune réponse ».
La nouvelle stratégie minérale du gouvernement du Québec est prévue pour l’automne. Les opposants à l’exploitation de l’uranium espèrent que leurs revendications seront entendues et appliquées dans les nouvelles orientations du gouvernement pour le secteur minier.

Après la santé, l’éthique

« Il n’y a pas que l’argument de santé publique, rappelle François Lapierre, de l’APEHL. Il y a aussi un argument éthique. » Il concerne la mise sur pied de réacteurs nucléaires. Même lorsqu’ils sont construits à des fins civiles, ceux-ci produisent du plutonium, une substance servant à l’élaboration de la bombe atomique. « Tous les réacteurs, à travers le monde, qui produisent de l’électricité, produisent du plutonium. C’est inévitable », explique Gordon Edwards.

Même si la menace d’une guerre nucléaire n’est pas imminente, le scientifique craint que le Canada vende ses réacteurs à des pays qui l’utiliseraient dans le futur à mauvais escient. « Il y a un réel danger de prolifération de l’arme nucléaire, s’inquiète le mathématicien. Nous avons des accords aujourd’hui avec certains pays, mais qui sait ce que leurs gouvernements feront dans une centaine d’années, ou même dans dix ans ? » Il soutient par exemple que, dans les années soixante, le Canada a vendu à l’Inde les réacteurs CANDU, qui lui ont permis de développer la bombe atomique.

Aucune mine n’est actuellement exploitée au Québec. « Nous ne pouvons pas parler de retombées économiques majeures, explique-t-on au ministère des Ressources naturelles. En 2007, les dépenses en exploration d’uranium ont été de l’ordre d’environ 67 millions de dollars. » C’est presque 50 fois plus qu’en 2004, alors que les dépenses en exploration d’uranium étaient de l’ordre de 1,36 millions de dollars. Le Québec, qui produit 97 % de son énergie grâce à l’hydroélectricité, n’a pas besoin du nucléaire pour assurer sa sécurité énergétique. Selon la Coalition de l’ouest du Québec contre l’exploitation d’uranium, le CCNR et l’APEHL, l’uranium produit serait en grande majorité dédié à l’exportation. « Pourquoi alors laisser le gouvernement permettre aux compagnies minières de prendre des risques avec l’environnement pour faire du profit en le vendant à l’étranger ? », se questionne Michael Patenaude.