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Argentine

Faire taire les témoins

Alain Ambrosi, 29 mai 2008

Mardi 29 avril, 18 h 45. Juan Puthod se rend à pied, comme tous les soirs de la semaine, à la radio locale de Zarate, une ville à 80 km au nord de Buenos Aires, où il anime un programme sur les droits humains. Trois individus jaillissent alors d’une auto. Un lui enfonce un pistolet dans les côtes, un autre l’introduit brutalement dans le véhicule après lui avoir mis un capuchon sur le visage.

Peu après l’annonce de son enlèvement, près de 400 policiers aidés par six hélicoptères tentent de le retrouver. C’est une mobilisation sans précédent.

Juan réapparaît un peu plus de 27 heures plus tard, à peu près au même endroit, dans une rue relativement passante et proche du centre-ville. Il a été battu et menacé de mort par ses ravisseurs. Les recherches ont duré plusieurs jours, sans succès aucun. Les kidnappeurs courent toujours.

Contacté par téléphone à son domicile, Juan Puthod remercie les autorités d’avoir lancé cette opération d’envergure pour le retrouver, même s’il savait pertinemment qu’elle n’aboutirait pas. « Dans le cas de Lopez, les autorités avaient attendu quatre jours pour commencer les recherches et on n’a toujours aucune trace de lui. » Julio Lopez a été enlevé dans les mêmes conditions, il y a neuf mois.

Juan Puthod ne semble aucunement surpris que personne n’ait encore été arrêté. Il se dit bien placé pour ne pas faire confiance à la police de sa ville dont il dénonce régulièrement l’inertie. Sa première réaction après sa libération a d’ailleurs été de refuser la protection qui lui était offerte. Il a changé d’idée deux jours après sa libération quand il a été de nouveau suivi et harcelé lorsqu’il se promenait avec sa femme et un ami en plein centre-ville puis, une semaine plus tard, quand une de ses filles a commencé à être suivie. Il avait en tête la menace de ses ravisseurs de se tenir tranquille, sinon il savait ce qui lui arriverait.

Un témoin gênant

Juan Puthod est un des témoins importants dans la série de procès en cours qui risquent, pour la première fois depuis la fin de la dictature, de faire tomber des hauts gradés de l’armée et autres acteurs reconnus de ce régime répressif. Entre 1976 et 1983, on estime à 30 000 le nombre de disparus, sans parler des tortures, des vols d’enfants, des exils forcés, des violations de droits humains et des vies brisées.

Juan Puthod, incarcéré à l’âge de 17 ans, a passé 5 ans de sa vie « disparu » dans plusieurs camps de torture et pénitenciers militaires durant la dictature. Il a été remis en liberté en 1981 après avoir perdu l’usage d’un œil. Il en a vu et en sait beaucoup.

Il est un témoin clef dans au moins deux méga causes qui risquent de faire tomber des personnalités connues qui ont réussi à se refaire une virginité démocratique. L’une est le général Riveros, qui serait impliqué dans l’affaire du Campo de Mayo, le camp de concentration le plus meurtrier de la dictature. On l’associe aussi à la fameuse opération Condor qui, conjointement avec les dictatures d’Amérique latine, et sous la tutelle des États-Unis, visait à décapiter tous les opposants au nom de la sécurité nationale. L’autre est Juan Patti, qui a été commissaire, puis maire avant d’être élu député. Il est aujourd’hui récusé par ses pairs et sous arrêt. Il serait responsable d’un massacre dont les cadavres viennent d’être découverts dans un charnier. Patti est aussi accusé d’avoir trempé dans la disparition d’autres témoins directs, et tous les observateurs sont d’accord pour voir sa marque dans l’enlèvement de Juan Puthod.

Juan Puthod, directeur de l’ONG Maison de la mémoire pour la justice et la vérité, qu’il a fondé en 2005 avec d’anciens prisonniers, n’est pas un cas unique dans la longue liste des témoins qu’on essaye de faire taire. Depuis plus de deux ans, il ne se passe pas une semaine sans qu’un témoin potentiel, ancienne victime, ex-militaire tortionnaire dont on craint qu’il passe aux aveux, journaliste, avocat, ou simple citoyen, ne soit menacé, enlevé ou, pire, « disparu », « suicidé » ou froidement assassiné. Depuis 18 mois, entre 250 et 300 menaces de mort ont été adressées à des témoins dans les procès en cours ou à venir.

L’impuissance des autorités

L’impunité avec laquelle les anciens tortionnaires et leurs partisans circulent et sévissent encore en toute liberté sur l’ensemble du territoire est une épine de taille dans la politique de la nouvelle présidente, Cristina Fernandez de Kirchner, qui a fait des droits humains un dossier prioritaire. Elle poursuit ainsi les actions de son prédécesseur, Nestor Kirchner, qui avait créé un Secrétariat aux droits humains. Ce dernier a aussi promulgué en 2005 une loi décrétant que les tortionnaires peuvent être accusés de crimes de « lèse humanité » (c’est-à-dire : contre la vie, la liberté et la sécurité de toute personne).

Depuis, les anciens militaires et leurs acolytes, dont certains ont plus de 70 ans, sont passés à l’offensive. Malgré le retour à la démocratie en 1983, ils avaient été protégés par les différentes lois d’amnistie du président Alfonsin et, plus récemment, par le pardon et la Loi du point final – qui dit bien ce qu’elle veut dire – de Carlos Menem.

Leur stratégie est simple : faire taire les témoins. Leurs méthodes radicales sont les mêmes que du temps où ils régnaient en maîtres : assassinats, séquestrations, menaces de mort, intimidations et dissimulation de preuves. Ils disposent aujourd’hui d’une force opérationnelle bien structurée sur l’ensemble du territoire et ils contrôlent ce qu’on appelle en Amérique latine des «  zones libérées  » (où les autorités n’interviennent pas) dans lesquelles sévissent en toute impunité leurs groupes de choc aussi appelés « la main d’œuvre en chômage  ». De plus, ils disposent d’appuis au sein des forces de sécurité et du système judiciaire, quand ils ne les infiltrent pas directement de l’intérieur.

Tout en reconnaissant les énormes progrès effectués dans les dernières années – les tortionnaires peuvent enfin être jugés –, les organismes de défense des droits humains dénoncent l’insuffisance de mesures, le manque de fermeté et l’inefficacité des autorités pour les faire appliquer. Il n’existe par exemple pas de loi qui assure la protection des témoins au niveau national, et c’est dans la province de Buenos Aires, la seule où cette protection est assurée par les autorités, que se sont effectués les enlèvements les plus spectaculaires des derniers mois.

Nilda Eloy, de l’Association des ex-détenus disparus d’Argentine, affirmait récemment que moins de 5 % des anciens bourreaux sont en prison : « Pendant ce temps, l’autre 95 % est libre et nous sommes en danger. Je ne parle pas seulement des témoins, je parle de la société en général. »

Juan Puthod est de ceux qui critiquent vertement « le système judiciaire vicié et totalement corrompu ». Il considère que rien ne pourra se faire « tant que les rangs des forces de sécurité n’auront pas été épurés et que la protection des témoins ne sera pas garantie ».

Mais au-delà des dénonciations, il pense aussi qu’il faut surtout informer et éduquer les Argentins, « dont la grande majorité ignore l’histoire récente de leur pays », dit-il. C’est ce qu’il essaie de faire dans son programme radio qu’il anime au quotidien et qui est un véritable cours d’histoire contemporaine de l’Argentine, avant et pendant la dictature, pour « restituer la vérité »...