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L’argent du Canada sous les bombes israéliennes

Bailleur de fonds bâillonné ?

Pauline Gélinas, 27 mars 2008

Les camps de réfugiés de Gaza sont des terres de miracles. En 2003, l’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens s’indigne haut et fort qu’Israël détruise une moyenne de 2 maisons par jour dans le seul camp de Rafah, soit 1 095 habitations/an. Puisque les Palestiniens vivent en famille élargie sous un même toit, c’est donc pas moins de 11 000 réfugiés, de la grand-mère au nourrisson, jetés à la rue. Mais Construction-Canada veille au grain… et aux miracles.

Le Canada joue depuis des décennies au jeu de Serpents et Échelles. Il y jouait avant le retrait israélien de Gaza et y joue encore 3 ans après. Le jeu est simple. Case un, Ottawa envoie de l’argent des contribuables à Gaza. Cases 2 à 11, une maison de réfugiés est construite avec cet argent. Case 12, une famille de 10 à 15 réfugiés y emménage. Case 13, serpent ! Recul de 13 cases : la maison est bombardée ou rasée par l’armée israélienne. Case un, Ottawa envoie de l’argent…

Les réfugiés palestiniens sont les seuls au monde à ne pas être pris en charge par le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés. On leur a dédié leur propre agence, l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine [United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East] ), mais pour laquelle il n’existe aucune contribution obligatoire des pays membres de l’ONU ! Conséquemment, l’UNRWA ne survit qu’en suppliant les pays riches à donner. Refrain renouvelable chaque printemps.

Ce n’est pas l’Autorité palestinienne qui s’occupe des Palestiniens de Gaza, c’est l’UNRWA. L’Autorité palestinienne n’en aura charge que lorsque sera réglée la question des réfugiés avec Israël. Pour l’heure, 70 % des habitants de Gaza, soit plus de 900 000 Palestiniens, sont des réfugiés sous la gouverne de l’UNRWA. C’est elle qui, depuis 60 ans, les nourrit, les éduque, les loge et les soigne. Avec l’argent qu’elle quête.

Les millions du Canada
Le montant de l’aide canadienne aux sinistrés du tsunami en Thaïlande en disait long sur la hauteur du désastre humanitaire. Si le Canada parlait à voix haute des millions qu’il envoie chaque année à Gaza, on saurait l’ampleur du désastre humanitaire qui y sévit.

Mais cela est tu. Tout au plus le fédéral hausse-t-il parfois le ton, en prenant soin de statuer qui est à l’origine de quoi. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Maxime Bernier, disait, le 1er mars, constater « avec grande préoccupation les répercussions sur les civils des mesures prises par le gouvernement d’Israël ». Et le ministre d’ajouter qu’Israël se « défend » et que les militants palestiniens mènent, eux, des attaques « terroristes ».

Sur la cinquantaine de pays contributeurs volontaires à l’UNRWA, le Canada compte parmi les cinq principaux. Au prorata de sa population, il frôle le 1er rang. En 2006, le Canada a versé quelque 28 millions de dollars à l’UNRWA. Et chaque année, rebelote !

Mais le Canada n’envoie pas que cette vingtaine de millions au budget régulier de l’UNRWA. Il répond aussi à ses appels d’urgence et aux demandes d’autres agences de l’ONU. Voici « quelques-uns » des millions supplémentaires mis sur la table ces trois dernières années pour Gaza. La description des projets sur le site Web du gouvernement canadien est en soi une admission de la vraie nature de l’opération d’Israël contre Gaza. Voicie quelques exemples :
- « Répondre aux besoins de base des Palestiniens et soulager leurs souffrances. »
- « Pallier aux effets causés par la dégradation des conditions économiques. »
- « Établir des aires sécuritaires de jeu dans des lieux les plus touchés par l’occupation israélienne au profit d’enfants traumatisés. »
- « Offrir des activités d’apprentissage à des adolescents dans les lieux les plus affectés par l’occupation israélienne (incursions, fermetures et barrières). »

Hamas, commode tête de Turc

Le Canada nourrit Gaza, car ses hommes ne sont plus autorisés à gagner leur pain en Israël. À cause du triomphe électoral du Hamas (Mouvement de la résistance islamique) à Gaza en 2005 ? C’est oublier que, de 2000 à 2005, le taux de chômage à Gaza avoisinait les 80 %. Le Canada nourrit Gaza, car les vergers rasés par les tanks israéliens n’ont pas recommencé à donner leurs fruits (seulement de septembre 2000 à mars 2003, 10 % des terres arables ont été rasées, soit bien avant le Hamas), et parce que le sol donne des aliments contaminés par les matières toxiques jetées çà et là, faute d’implantation d’une gestion des déchets.

Le Canada abreuve Gaza, car l’inexistence d’un réseau d’aqueduc à la grandeur de la bande a contraint les réfugiés à creuser trop de puits et, ainsi, à surpomper la nappe phréatique. Résultat : l’eau de mer pénètre maintenant ces nappes et la trop forte salinité de l’eau détruit les cultures… et les reins des Palestiniens. À cause du triomphe du Hamas ? Cela se passait à l’époque de la gestion directe d’Israël et sous le règne d’Arafat.

Le Canada éduque Gaza, car, avec une population composée à 50 % de moins de 18 ans, et avec le taux de natalité le plus élevé au monde, les écoles débordent littéralement, à tel point que les jours de classe sont divisés en deux : des élèves vont à l’école le matin ; d’autres, l’après-midi.

Le Canada loge Gaza. Les camps de réfugiés sont si surpeuplés qu’il n’y a pas d’espace entre les maisons. Le camp Jabalia recense 106 000 réfugiés… sur 1,4 km2. Une bombe ne tombe donc jamais sur une maison, mais sur plusieurs à la fois.

Le Canada recolle les tuyaux de Gaza, car les bombes israéliennes ravagent les rares circuits d’aqueducs et d’égouts. Il reconstruit aussi les dommages collatéraux que sont les écoles et les cliniques. À cause des roquettes du Hamas ? La destruction d’infrastructures civiles dure depuis des décennies et est si journalière qu’elle ne vaut plus une ligne dans les bulletins de nouvelles.

Le Canada soigne Gaza, où un enfant sur cinq souffre de malnutrition, où des médicaments sont pris en otage en Israël, où l’eau non potable multiplie les maladies infectieuses, et où les bombes israéliennes provoquent un nombre effarant de handicapés collatéraux . Plus que les corps, le Canada soigne aussi les esprits, notamment les traumatismes d’enfants. Les plus affectés sont ceux qui ont vu leur maison être démolie ou leur père se faire battre ou tuer. L’UNICEF note qu’un enfant sur deux a été témoin de violence.

Le Canada divertit Gaza. Il envoie deux millions de dollars pour la construction d’aires de jeu, car, dans le camp de Khan Yunis, les enfants jouent dans leur merde : 60 ans après avoir trouvé refuge dans ce camp, 56 000 humains y vivent sans système d’égout. La faute au Hamas ? Ni sous le règne israélien ni sous l’Autorité palestinienne on a vu la nécessité d’une telle infrastructure.

Des camps pour l’éternité

Entassés les uns sur les autres, affamés, assoiffés, les réfugiés rêvent du jour où ils sortiront des camps. Mais Arafat leur a négocié, à Oslo, un horizon définitif : rester dans cette bande de terre contaminée. Car, en acceptant que Gaza devienne un territoire dit palestinien, Arafat leur retirait le pouvoir de réclamer le « droit au retour » sur leurs terres ancestrales. Son successeur, Abbas, et son parti, le Fatah, leur servent la même rengaine. Ils sont plus de 500 000 à avoir moins de 18 ans et à n’avoir pour avenir qu’un horizon sans égout et sans eau potable.

Débattre de « qui a tiré le premier » et analyser Gaza qu’en terme « d’attaques terroristes vis-à-vis des représailles légitimes », c’est faire écran au fait que la situation dure depuis 60 ans. Et le Hamas n’a nullement changé la donne. Pour les Gazaouites, la situation après l’élection du Hamas en 2005 n’est pas pire qu’avant. Les exécutions extrajudiciaires, les bombardements, les rasages de terres arables, les rapts de ressources alimentaires, médicales et matérielles, sans compter les blessés et les morts à coup de centaines chaque année, c’était la routine bien avant le règne du Hamas (l’ONU recensait 1200 tués et 12 000 blessés à Gaza dans les seuls quatre derniers mois de 2003).

Sachant cela, le Canada se contente, passif Sisyphe, de remettre en place chaque matin les pierres éparpillées par les attaques nocturnes israéliennes. Et cela, il le fait motus et bouche cousue.


L’auteure est écrivaine et titulaire d’une maîtrise en science politique, spécialisation Proche-Orient.