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Bras de fer en Amérique latine

Charles Gervais, 27 mars 2008

Des bruits de bottes se font entendre à la frontière entre le Venezuela et la Colombie. Le président Chavez et Uribe s’accusent, puis se réconcilient. En trame de fond, la Maison-Blanche, qui serait impliquée dans l’assassinat du numéro deux des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC). Et la France qui s’en mêle en raison d’Ingrid Betancourt prise en otage… Résumé des forces en présence.

Depuis plus de 40 ans, les Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) sont actives en Colombie. 15 000 membres, présents dans environ 40% du pays. D’inspiration castriste et marxiste, ce groupe prétend se battre pour la justice sociale. Il dénonce la corruption des riches classes dirigeantes qui s’échangent le pouvoir et l’ingérence des États-Unis en Colombie. Concrètement, il affirme son opposition par des attentats à la bombe, des assassinats, des raids armés, des occupations de territoire et des prises d’otages. Plus de 1000 personnes sont captives dans la jungle, dont la célèbre candidate à la présidence Ingrid Betancourt. Détenant la nationalité française, Betancourt a été capturée en février 2002, alors qu’elle faisait campagne pour un changement radical dans le pays. Elle avait même promis, si elle accédait au pouvoir, de mettre à la porte tous les sénateurs qu’elle accusait d’être corrompus. Au lieu de s’allier à sa cause, les FARC ont décidé d’utiliser Betancourt comme levier de négociations avec le pouvoir de droite.

Bien que les FARC soient le fruit d’un problème historique non résolu en Colombie — celui des masses de pauvres sans ressource — leurs objectifs politiques ne sont plus très clairs. Mêlées au trafic de drogues, embourbées dans une guerre de maquis avec les troupes gouvernementales et les forces paramilitaires, les FARC sont prises dans une logique d’affrontements sans fin. Dans les années 1980 et 1990, les FARC ont bien tenté de déposer les armes et former un parti politique, mais la violente répression contre ses membres et sympathisants les ont indéfiniment amenées à reprendre la lutte clandestine. Pour l’Union européenne, les États-Unis et le Canada, les FARC sont un groupe terroriste.

Le combat d’Uribe

Alvaro Uribe, président de la Colombie depuis 2002, est personnellement engagé dans le combat contre les FARC. Son père a été exécuté par les FARC, et il a lui-même survécu à plusieurs attentats. Depuis son arrivée au pouvoir, il a promis de se débarrasser des FARC par la force, excluant toute forme de négociation. Réélu pour un deuxième mandat en 2006, alors que l’Amérique latine vire massivement à gauche, Uribe est un des rares présidents latino-américains alignés ouvertement sur les États-Unis. Il collabore, en élève modèle, à la lutte contre le terrorisme et le narcotrafic, malgré l’ingérence états-unienne que cela sous-tend sur le territoire colombien.

Fait intéressant à noter, la Colombie est le seul pays rongé par des conflits armés dans les Amériques. Et c’est un des seuls pays d’Amérique du Sud qui continue à célébrer sans trop de nuances les politiques économiques de droite prônées par le Nord. En Colombie, la peur engendrée par les FARC légitime la présence d’un gouvernement belliqueux proche de la Maison-Blanche. Pour plusieurs, la Colombie serait l’Israël d’Amérique latine.

Le rêve de Chavez

Le président du Venezuela, Hugo Chavez, rêve de se débarrasser du gouvernement Uribe qu’il appelle la « marionnette impérialiste ». Une meilleure intégration régionale lui permettrait d’être plus fort face à « l’Empire » — les États-Unis. En tant que leader de la révolution bolivarienne, Chavez entend poursuivre l’œuvre du héros des guerres d’indépendance, Simon Bolivar. Il y a 200 ans, Bolivar était parvenu à unir les territoires du Venezuela, de la Colombie, du Panama et de l’Équateur pour créer la Grande Colombie.

De façon plus pragmatique, Chavez a besoin d’acheminer son pétrole vers les marchés sud-américains et asiatiques afin de se libérer de sa dépendance envers les États-Unis. En effet, le bouillant Chavez a beau accuser de tous les noms l’Empire américain, il n’en demeure pas moins que le Venezuela continue de lui vendre près de la moitié de sa production pétrolière. Et pour exporter son pétrole à l’intérieur du continent et au-delà vers le Pacifique, le Venezuela a besoin de s’entendre avec son voisin colombien.

La fin des affrontements en Colombie — la fin du régime de la peur — pourrait amener naturellement les Colombiens à pencher à gauche, comme c’est arrivé presque partout ailleurs sur le continent. Et un nouveau président plus proche de ses valeurs et plus loin de celles des États-Unis est l’allié qu’il faut à Chavez pour consolider l’intégration dans la région. Mais avant de rêver, il faut faire la paix, et c’est sur quoi travaille Chavez ces jours-ci.

En tant que militaire de formation et maître d’œuvre d’un coup d’État manqué contre l’ancien gouvernement de droite corrompu du Venezuela, Chavez a nécessairement quelques affinités avec les FARC. Chavez n’adhère certainement pas à toutes les façons de faire des FARC, mais il comprend que la violence est parfois nécessaire. Fidel Castro, que Chavez qualifie affectueusement de « père spirituel », a eu besoin à l’époque de la force des armes pour chasser les Yankees. Malgré sa sympathie pour tout combattant de gauche, Chavez veut amener les FARC à baisser les armes et intégrer la société civile. Chavez a besoin de la paix en Colombie, et pourquoi pas d’une Ingrid Betancourt en liberté, qui, après six ans de captivité — comme un Nelson Mandela — , pourrait guider son pays vers une nouvelle page d’histoire.

La France s’en mêle

Que vient faire Nicolas Sarkozy dans tout ça ? Pour se dissocier de l’inertie du gouvernement Chirac dans cette affaire, Sarkozy, durant sa campagne présidentielle, a promis une action forte en faveur de la libération d’Ingrid Betancourt. En amateur de coups d’éclat médiatiques et à la suite d’une demande de Chavez, Sarkozy est allé jusqu’à dire qu’il irait chercher personnellement Betancourt dans la jungle. Mais alors que la France serait parvenue à conclure une entente avec les FARC, le gouvernement d’Alvaro Uribe a court-circuité l’heureux dénouement et a bien failli plonger toute la région dans un conflit. Le négociateur en chef des FARC a été tué au début mars dans son sommeil en territoire équatorien par l’armée colombienne, dotée d’équipements sophistiqués fournis par les États-Unis.

Même si presque tous les chefs d’État ont condamné l’agression, le président Bush a promptement confirmé son soutien à son allié colombien. Quel intérêt Uribe et la Maison-Blanche ont à provoquer l’Équateur, les FARC et à contrarier Chavez et Sarkozy ? Il faudrait plutôt se demander si Uribe et la Maison-Blanche ont intérêt à régler le conflit armé qui déchire la Colombie depuis 60 ans. Uribe a accès au pouvoir en grande partie parce que la population a peur et trouve réconfort dans sa main de fer. Le jour où la violence cessera, il risque fort de perdre sa légitimité.

Grâce au Plan Colombie lancé en 2000, la Maison-Blanche s’est assurée que le conflit dure et que la gauche reste loin du pouvoir à Bogota. À cette époque, Hugo Chavez venait de gagner la présidence du Venezuela voisin, des mobilisations populaires rendaient instable l’Équateur nouvellement dollarisé et un processus de paix était engagé entre le gouvernement colombien et les FARC. La situation était menaçante pour Washington. Sous prétexte de livrer une guerre contre le trafic de la coca, la Maison-Blanche a donc mis sur pied le Plan Colombie, qui consiste en fait à renforcer l’armée colombienne et à asseoir les positions américaines dans la région.

Cinq milliards d’aide militaire américaine plus tard et après presque dix ans d’intervention armée indirecte, la Colombie reste le premier producteur mondial de cocaïne, et les affrontements sont quasi quotidiens. Les États-Unis sont pourtant décidés à prolonger l’aventure, bien à l’aise avec cette zone de guerre qui perdure.


L’auteur est réalisateur du documentaire ¿¡ Revolución !?