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Le Kosovo, un pays sans économie

Adam Novak, 28 février 2008

Le Kosovo a proclamé unilatéralement son indépendance le 17 février. Les enjeux géopolitiques ont été largement discutés, mais la viabilité de l’État kosovar et, surtout, la faiblesse de son économie ont été occultées. Les pays occidentaux portent une lourde responsabilité dans cet échec économique.

Le Kosovo est de loin l’État le plus pauvre d’Europe. Le revenu annuel par habitant est d’un peu plus de 1000 $, l’équivalent de l’Éthiopie. C’est dix fois moins que les plus démunis de l’Union européenne, la Bulgarie et la Roumanie. L’économie de subsistance du Kosovo est demeurée inchangée en huit ans d’administration onusienne. Le niveau de vie de ses deux millions d’habitants est toujours plus bas qu’avant la centralisation des pouvoirs par le gouvernement serbe en 1989.

Comment une telle pauvreté est-elle possible en Europe ?

Le Kosovo a toujours été la région la plus démunie de l’ex-Yougoslavie. Mais le système socialiste de l’époque assurait des investissements dans les infrastructures, l’industrie, les services sociaux et les institutions autonomes, et ce, pour la première fois dans l’histoire du Kosovo. À la fin des années 1980, le gouvernement nationaliste serbe de Slobodan Milosevic a permis à la minorité serbe de la province de saisir les ressources économiques et le pouvoir politique. Les albanophones ont alors perdu leurs emplois dans l’administration publique et dans les entreprises d’État. La plupart des Kosovars ont survécu grâce à une agriculture pratiquée à petite échelle et à l’argent envoyé par des proches travaillant à l’étranger.

La guerre de l’OTAN contre la Serbie en 1999 a provoqué la destruction de la plupart des infrastructures et des entreprises du Kosovo, en raison des bombardements ou à cause des pillages des albanophones qui voulaient ainsi se venger des Serbes qui les avaient humiliés.

L’administration des Nations unies s’est rapidement déployée, et elle a dirigé le Kosovo comme un protectorat des puissances occidentales, jusqu’à la déclaration d’indépendance du 17 février.

Cette administration onusienne a lamentablement échoué à stimuler le développement économique pour sortir la population de la pauvreté. Par exemple, « l’aide » alimentaire larguée au Kosovo a mis en faillite les paysans locaux. Ils ont été forcés d’abattre leurs animaux et de laisser leur champ en friche. Le libre-échange a été imposé et le dinar yougoslave a été remplacé par le mark allemand (le Kosovo est par conséquent entré dans la zone euro dès 2002).

Comme la Bosnie, le Kosovo est en quelque sorte devenu un protectorat de l’Union européenne. Un marché marginal, mais facile à conquérir pour les entreprises européennes. Elles dominent les compagnies locales qui n’arrivent pas à les concurrencer et qui sont coupées de leur ancien marché dans l’ex-Yougoslavie.

Malgré la séparation de facto avec la Serbie depuis 1999, les entreprises serbes ont été en mesure de profiter du marché kosovar. Ceci est même vrai dans un domaine aussi vital que l’alimentation, alors que, traditionnellement, c’était le Kosovo qui envoyait de la nourriture en Serbie. Le voisin slave est maintenant le plus important partenaire commercial du Kosovo. La balance commerciale du nouvel État est désastreuse. En 2007, la valeur des biens importés est dix fois plus grande que celle des biens exportés.

En plus de peu aider les petits paysans et les PME qui constituent la base de l’économie kosovare, l’administration de l’ONU a mis sur pied un programme néolibéral qui a permis aux investisseurs occidentaux de mettre la main sur les ressources naturelles (charbon, mercure, zinc, cuivre) et sur les entreprises de transformation agroalimentaire. Les infrastructures civiles ne peuvent être construites qu’avec des partenariats public-privé, et les domaines les plus lucratifs en santé et en éducation ont été laissés aux entreprises.

En refusant toute forme de contrôle étatique, l’ONU a créé une administration publique dépendant des droits de douane, de la taxe de vente et de subventions de l’Union européenne.

Pendant ce temps, la population tente tant bien que mal de survivre. Le secteur public est celui qui fournit le plus d’emplois. Le privé est dominé par les petits commerces qui n’embauchent que deux ou trois personnes payées au salaire minimum. L’agriculture se pratique à petite échelle et une géographie montagneuse ne permet pas de concurrencer les produits étrangers. L’argent envoyé par la diaspora représente 40 % du PNB.

Un État fragile

Avec l’indépendance, l’administration onusienne va être intégrée à l’administration locale. Le problème, c’est que les Kosovars qui travaillent pour l’ONU, généralement plus éduqués, gagnent davantage que leurs vis-à-vis. Leur intégration risque donc d’accroître la corruption, parce qu’ils vont tenter de maintenir leur niveau de vie, malgré un salaire moins élevé. Ces gens de la classe moyenne préfèrent travailler avec les donateurs étrangers, qui paient davantage et qui sont moins violents. Mais avec l’indépendance, plusieurs se sont rapprochés d’une ou l’autre des factions mafieuses qui contrôlent une grande partie du pays.

Les chefs régionaux, la plupart des dirigeants de l’UCK, la milice qui a combattu les Serbes, sont responsables de faire fonctionner l’État dans la majorité du territoire à l’extérieur de la capitale, Pristina. Ils contrôlent également les exportations les plus profitables, qui sont toutes illégales. Le Kosovo est une plaque tournante pour le trafic de drogues et de cigarettes vers l’Europe, ainsi que pour la traite des femmes employées dans l’industrie du sexe. Et comme l’observent cyniquement les Kosovars, dans ces sphères d’activités, la collaboration avec les Serbes ne pose pas de problème de conscience...

Le Kosovo dépendant de l’Union européenne

Même si l’Union européenne devrait continuer à financer l’État kosovar, ceci va se faire à condition que l’économie demeure ouverte aux investissements étrangers dans le secteur foncier, industriel et des services, tout en réduisant partiellement la contrebande et les autres activités criminelles. L’Europe va subventionner des projets d’infrastructure, mais il sera difficile pour les entreprises kosovares d’obtenir plus qu’une partie infime des contrats.

Il serait par ailleurs surprenant de voir les capitaux affluer dans un État aussi précaire. De plus, les pays voisins comme l’Albanie, la Grèce et la Turquie sont mieux placés pour accueillir les investisseurs. Les divers États de la région sont tous engagés dans une course effrénée pour attirer des capitaux avec des conditions salariales inférieures à toutes les normes européennes. Même dans le meilleur des cas, l’ouverture à l’Europe sera désavantageuse par rapport à ce que le Kosovo recevait en tant que composante de la fédération yougoslave.

Pendant que l’Union européenne demande au Kosovo de maintenir une économie ouverte aux investissements occidentaux, elle va empêcher l’immigration légale des Kosovars sur le marché du travail européen. Le manque de débouchés pour les jeunes risque toutefois de provoquer une situation sociale explosive. Le Kosovo possède le plus haut taux de natalité en Europe et le tiers de ses deux millions d’habitants ont moins de 14 ans. Il semble que son économie sera incapable de les faire travailler.