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Culture

Gilberto Gil : politiser la culture numérique

Stephane COUTURE, 28 février 2008

Gilberto Gil, ministre brésilien de la culture, chanteur, lauréat de Grammy et fervent défenseur des droits de l’internet et du logiciel libre, était présent à Montréal pour deux rencontres publiques. C’est avec un esprit décontracté et poétique qu’il a consacré plusieurs heures à échanger avec les centaines de citoyens présents à ces événements.

D’abord musicien de bossa nova, Gilberto Gil était dans les années 1960 une figure importante du tropicalisme, un courant artistique et contestataire qui cherchait à ouvrir la musique traditionnelle brésilienne à la contre-culture comme le rock psychédélique. Ses compositions de plus en plus imprégnées de militantisme politique lui ont valu d’être emprisonné pendant quelques mois en 1968, puis forcé à l’exil à Londres jusqu’à son retour au Brésil en 1972. Il a plus tard poursuivi son engagement politique pour devenir, entre 1989 et 1992, conseiller municipal à Salvador de Bahia, sa ville natale. Depuis 2003, il siège à titre de ministre de la Culture au sein du gouvernement brésilien, comme représentant du Parti vert.

Gilberto Gil est également l’un des représentants les plus en vue du mouvement de la culture numérique libre et des droits de l’internet. Il a notamment participé au projet Creative Commons, une alternative au modèle dominant de
« protection » des droits d’auteurs qui limite le partage des productions culturelles ou technologiques. La licence Sampling, développée notamment par Gilberto Gil, autorise par exemple le « copié-collé » d’une partie d’une oeuvre pour l’intégrer dans une nouvelle production. Gilberto Gil est également un ardent défenseur de la gouvernance multilatérale de l’internet, présentement du ressort de l’ICANN, un organisme étasunien. Il est l’instigateur, avec des représentants du gouvernement italien, d’une proposition de charte des droits de l’internet

Pour une révolution culturelle

Le discours de Gilbert Gil s’inscrit explicitement dans l’utopie du mixage culturel au sein de la terre d’Amérique, du Nunavut à la Patagonie : « Nous devons faire revivre le mythe du Nouveau monde ». Pour Gilberto Gil, cette nouvelle vie du mythe américain est possible aujourd’hui avec l’émergence d’un mouvement politique non gouvernemental prenant en partie racine dans les pratiques contre-culturelles des années 1960 et s’articulant aux nouvelles technologies de l’internet. Face à ces nouvelles manières de faire la politique en ce début de 21e siècle, une transformation politique s’impose : « Nous avons l’élan dont nous avons besoin pour faire une révolution culturelle », dit-il.

Le ministre brésilien, en évoquant les réflexions de Lawrence Lessig sur la culture numérique, insiste sur la nécessité de créer des modèles de développement économique et des cadres réglementaires qui s’harmonisent au partage et à la circulation du savoir permis par internet. En particulier, une action politique concernant les régimes de droits d’auteurs et de propriété intellectuelle s’avère être l’une des manières les plus puissantes pour démocratiser la connaissance : « Toute personne dotée de responsabilités publiques doit voir la distribution numérique de la propriété intellectuelle comme le moyen le plus direct et le plus puissant dans l’histoire de l’humanité pour démocratiser le savoir ». Gilberto Gil appelle donc à une politisation des technologies et de la culture numérique : « La politisation des nouvelles technologies et l’accroissement des discussions à leur sujet vont permettre de résoudre les problèmes posés par les compagnies réactionnaires et les gouvernements. »

L’expérience des pontos culturais

Pour soutenir ces changements culturels importants, le ministère brésilien de la culture a développé il y a quatre ans l’expérience des pontos culturais (points culturels). Le concept est assez simple : il s’agit de soutenir les associations et les organisations non gouvernementales en leur offrant du matériel multimédia, des logiciels libres, un soutien financier de base ainsi qu’une formation sur l’usage de ces technologies pour la production médiatique. Déjà, 700 pontos culturais ont été créés, dont plusieurs dans les quartiers défavorisés (favelas) et au sein des communautés aborigènes. D’ici cinq ans, la création d’environ 15 000 autres pontos culturais est prévue au Brésil. Selon Gilberto Gil, ce projet permet de créer un dialogue symbolique entre la culture traditionnelle et les nouvelles technologies. Pour un bon nombre de jeunes brésiliens, le processus de politisation semble donc de plus en plus passer par l’appropriation du cyberespace :
« Le changement social commence lorsqu’ils comprennent que le cyberespace est leur territoire », conclut-il.

À mi-chemin entre art, technologie et politique, entre discours utopique et engagement pragmatique, c’est avant tout un appel urgent à politiser la culture numérique qui ressort des deux rencontres publiques montréalaises de Gilberto Gil.



L’auteur est doctorant en communication à l’UQÀM. Site web : http://stephanecouture.info.