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Médias alternatifs en Afrique du Sud

Un porte-voix pour les plus démunis

Eza PAVENTI, 1er avril 2002

En Afrique du Sud, les médias alternatifs ont joué un rôle important dans la lutte contre l’apartheid. Aujourd’hui, ils sont devenus une arme pour combattre la pauvreté et les inégalités sociales.

Dix heures, dimanche matin. Dans un township de Cape Town, Mitchels Plain, une vingtaine de personnes griffonnent quelques lignes sur des feuilles lignées. Xolile attend timidement l’aide d’un bénévole. Elle ne sait pas écrire. Pourtant, c’est important pour elle de participer à l’atelier d’initiation au journalisme offert aux membres de sa communauté. Ce matin, elle est venue raconter son histoire.

Une histoire que les « vrais » journalistes oublient souvent de rapporter. Un jour, des gens du conseil municipal de Mitchels Plain lui ont demandé de quitter sa demeure. Sans travail, sans éducation, sans mari, cette femme avait accumulé trop de dettes pour subvenir aux besoins de ses enfants et petits-enfants, tous sans travail. Des histoires comme la sienne, tout le monde en connaît ici. Mais à quelques kilomètres de là, à Cape Town, personne ne semble être au courrant qu’elles existent.

Espaces libres

« Il y a beaucoup d’informations occultées dans les journaux populaires et c’est la raison pour laquelle on a ressenti le besoin de créer un centre de médias alternatifs au pays », avance Anna Week, coresponsable de l’Independent Media Centre (IMC) de la région du Cap. L’IMC a été mis sur pied peu de temps avant la conférence de Durban sur le racisme, au mois de septembre dernier. Le but poursuivi par les membres de l’IMC consiste à divulguer une information différente des médias traditionnels. Conférences de presse, publications, reportages vidéo et site de nouvelles alternatives sont tous des moyens utilisés pour toucher l’opinion publique. « Nous nous sommes inspirés du concept des sites IndyMedias né aux États-Unis dans le contexte de la vague de protestations populaires contre la mondialisation », précise Anna Week. Les sites IndyMedias sont des espaces d’information libres de toute censure. Tout citoyen a la chance d’y publier un article, factuel ou d’opinion. L’idée a fait boule-de-neige jusqu’en Afrique du Sud.

« Ici, cependant, les conditions sont différentes. Internet est encore réservé à une élite », explique Walton Pandland, journaliste bénévole de l’atelier organisé par l’IMC. « Il faut trouver des moyens pour que les plus démunis se fassent entendre par ce nouvel outil de communication démocratique. » C’est pourquoi l’IMC s’est déplacé dans les townships pour faire parler ceux qui, sans argent et sans éducation, sont habituellement sans voix. Le déroulement des ateliers est simple. Un journaliste bénévole est responsable d’un petit groupe d’apprentis journalistes. Chacun d’eux, indépendamment de son niveau d’éducation, assimile les règles de base de l’écriture journalistique et, aidé par un bénévole, rédige un article avant la fin de la journée. Puisque l’IMC n’a pas encore les moyens financiers de se procurer des ordinateurs pour les ateliers, chaque bénévole fera ensuite la saisie des articles, pour enfin les publier dans le site.

« On demande aux plus démunis de s’exprimer. Il est juste, en retour, qu’on facilite leur accès à l’information », avance Walton Pandland. Pour cela, les concepteurs des ateliers se sont inspirés d’une vieille tradition en Afrique du Sud : « Pendant l’apartheid, les combattants du régime ont commencé à placarder sur les murs de la ville des informations cachées par le gouvernement. Nous avons eu l’idée de reprendre les articles écrits pendant les ateliers et de les imprimer sur de petites affiches », raconte le jeune journaliste. Les affiches sont épinglées dans les arrêts d’autobus, les restaurants ou les brasseries des townships et des villes. « Il y a encore plus de la moitié des gens au pays qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Plusieurs d’entre eux ont accumulé de nombreuses dettes. Puisqu’ils n’arrivent plus à payer, on les évince ou alors, on leur coupe les services essentiels comme l’eau et l’électricité. L’Afrique du Sud est un des pays où il existe le plus haut taux d’inégalité au monde. Il est temps que les citoyens les plus riches se rendent compte des conditions misérables dans lesquelles vivent leurs voisins. On veut les ébranler », conclut Walton Pandland.

Les militants au sein de l’IMC ne sont pas les seuls à poursuivre cet objectif. Les radios communautaires jouent également un rôle de premier plan dans la transmission de nouvelles alternatives. Alors que pendant l’apartheid, elles éduquaient et informaient (de façon illégale) les populations noires des townships, aujourd’hui, elles diffusent les témoignages des habitants de ces quartiers afin de faire connaître leur réalité aux auditeurs. Alternatives, en collaboration avec des partenaires locaux, a également contribué à mettre sur pied un site de nouvelles alternatives : Africa Pulse.
Aujourd’hui, les joueurs des médias alternatifs sont passés de la lutte politique à la lutte sociale et ils utilisent des moyens qui ont évolué, mais ils sont toujours animés par la même foi : dire ce qui est souvent tenu sous silence dans les autres médias.


Eza Paventi, Alternatives. Reportage réalisé en Afrique du Sud.