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Des défis énormes pour les syndicats africains

Jacques LÉTOURNEAU, 31 janvier 2008

Une nouvelle organisation régionale africaine affiliée à la Confédération syndicale internationale (CSI) a vu le jour en novembre au Ghana. Cette structure, qui regroupe huit millions de travailleurs et de travailleuses dans 44 pays africains, a été mise en place sous l’impulsion de la refondation du mouvement syndical international.

À l’ère de la mondialisation, l’union des forces laborieuses est importante. L’organisation syndicale panafricaine est le fruit de la création de la CSI en novembre 2006. La fondation de la nouvelle organisation syndicale régionale africaine représente une avancée certaine sur le plan de l’action syndicale.

Cependant, on ne peut concevoir cette action au même titre que la pratique du syndicalisme dans une société industrielle. Aujourd’hui, par exemple, c’est près de 80 % de la population africaine qui œuvre dans le secteur de l’économie informelle. Selon le Bureau international du travail, 90 % des nouveaux emplois créés depuis 1990 l’ont été dans ce secteur. Dans des pays comme le Bénin, le Mali ou le Togo, c’est plus de 30 % du PIB qui repose sur l’économie informelle.

Des syndicalistes du Burkina Faso ont présenté leur projet au congrès de fondation de la Confédération syndicale. L’économie informelle est dans ce pays le troisième secteur d’activités économiques après l’agriculture et l’élevage. Les syndicats ont mis en place des moyens concrets de représenter les travailleurs devant l’État afin, notamment, de faire respecter les normes du travail et de la sécurité sociale. Les quatre centrales syndicales du pays se sont alors associées pour dégager un réel rapport de force afin d’assurer la représentation des travailleurs par la création de coopératives et en mutualisant certaines protections sociales.

Les trois âges du syndicalisme africain

Le nouveau secrétaire général ghanéen de l’aile africaine de la CSI, Kwasi Adu-Amankwa, a témoigné du long et difficile chemin parcouru par le mouvement syndical africain.

Les syndicats en Afrique se sont formés et développés dans le sillage du colonialisme et des crises politiques et humanitaires. Si on retrouve au début du 20e siècle des manifestations, des regroupements et de grèves pour lutter contre l’exploitation sauvage des travailleurs, il faut attendre les années 1940 pour voir apparaître des organisations syndicales calquées sur le modèle des métropoles. Britanniques, Français et Belges exportent alors non seulement leur culture syndicale mais aussi des législations du travail qui sont appliquées sans considérer les réalités locales.

La décolonisation provoquera des bouleversements qui auront des conséquences sur les plans politique et syndical. Dans plusieurs pays, les dictatures et les régimes à parti unique embrigadent des organisations de la société civile, signifiant du même coup la fin du pluralisme syndical. À la fin des années 1970, le timide retour à la démocratie ramène à l’avant-scène la création de nouveaux syndicats, posant du même souffle des problèmes de cohésion et d’unité. Les années 1980 porteront un coup très dur à l’économie africaine provoquant une détérioration considérable des conditions de vie et de travail de la population.

Quand le FMI et la Banque mondiale prennent les affaires en main

Comme le rapporte le secrétaire général de la CSI, Guy Ryder, au milieu des années 1980 le continent africain sert de laboratoire pour les politiques de choc du FMI et de la Banque mondiale. Ce sont les travailleurs qui ont été les premières victimes des programmes d’ajustement structurel. Trente pays africains ont été mis littéralement sous pression afin de les forcer à rembourser leur dette au détriment notamment des services publics et de l’agriculture locale, obligeant même aujourd’hui certains pays à exporter des denrées alimentaires.

Les syndicats africains n’ont pas été en mesure de stopper ces politiques concoctées entre leurs gouvernements nationaux corrompus et les « grandes » institutions internationales. Les mises à pied massives, les baisses considérables de salaire et l’appauvrissement généralisé des populations locales sont venus meubler le sinistre portrait d’une économie africaine construite en fonction presque exclusivement du commerce international.

Le congrès de fondation de la Confédération syndicale fait donc de la lutte à la corruption une priorité d’action pour le développement de la démocratie. Les organisations syndicales des pays occidentaux sont appelées à faire pression auprès des gouvernements et des institutions internationales pour casser le cercle vicieux de la dépendance et de ses effets pervers sur la « bonne gouvernance ».

Renforcer les syndicats, une priorité

Enfin, le congrès a rappelé l’importance de renforcer le mouvement syndical africain. Dépendants pour une bonne part de l’aide internationale, les syndicats ont besoin de redéfinir les bases même de la solidarité et de la coopération avec les organisations des pays du Nord. La nouvelle Confédération syndicale internationale s’est donnée le mandat d’opérer un virage afin de bâtir des rapports Nord-Sud plus égalitaires. Espérons que le message a été entendu et que le mouvement syndical européen et nord-américain, omniprésent à ce congrès, saura prendre la juste mesure de ce nouvel esprit de la solidarité !


L’auteur est responsable des relations internationales à la CSN. Il était présent au congrès syndical africain.