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ENTRETIEN AVEC LE ROMANCIER ABDELHAK SERHANE

Les temps noirs

France-Isabelle LANGLOIS, 1er avril 2002

Abdelhak Serhane, romancier, enseigne la littérature française à l’université de Lafayette-Louisiane aux États-Unis, tout en vivant partie au Canada, partie au Maroc. Né en 1950, il a connu la fin du protectorat français. Son dernier roman, Les Temps noirs, retrace l’histoire de cette période qui jusqu’à maintenant a été occultée de l’enseignement et de la mémoire.

« Notre histoire a été mal écrite et parfois pas écrite du tout », affirme d’entrée de jeu Abdelhak Serhane. C’est pourquoi dit-il, son roman, Les Temps noirs, qui vient de paraître aux Éditions du Seuil, se veut une interrogation sur le passé « pour savoir d’où nous sommes et qui nous sommes ». L’auteur n’est pas tendre avec le Maroc historique et politique, passé et présent. Si Les Temps noirs dresse le portrait de la société marocaine à la veille de son indépendance, où la colonisation française apparaît sous son plus mauvais jour, Abdelhak Serhane met tout de même en garde : « On a trop mis sur le dos de la colonisation les difficultés actuelles. » Et de fait, la lecture de ce roman à la frontière de la tradition littéraire marocaine représentée par Tahar Ben Jelloun et la littérature franco-française, nous présente à la fois un Maroc qui a tout a gagné et tout à perdre de l’influence française.

Quelle liberté ?

Les temps noirs, c’est l’histoire de deux jeunes garçons, au soir de leur adolescence, qui seront propulsés dans la vie adulte alors qu’ils sont conscrits de force pour combattre en Europe contre la menace fasciste allemande au nom de la liberté et du droit. Apparemment la liberté et le droit sont ici français. La France, victime de l’impérialisme allemand ne remet pas en cause sa politique colonisatrice en Afrique et ailleurs.

Les deux jeunes protagonistes du roman, le narrateur, en qui l’on croit deviner un peu de l’auteur, et son cousin Moha Ou Hida, représentent les deux facettes d’un Maroc alors en formation : l’un moderne et surtout français, et l’autre traditionnel. L’un instruit et francisé, et l’autre analphabète. « L’un est le double de l’autre, c’est un peu Candide et son maître », accorde le romancier. La langue est ici le cœur du récit, le cœur de l’auteur, qui explique que le narrateur représente à la fois le savoir et l’écriture, entendus dans le sens le plus français de ces termes, alors que Moha demeure au niveau de l’apprentissage de la langue étrangère perçue comme une arme. Dans les deux cas, « la langue est une ouverture sur l’autre et de l’autre », laisse échapper Abdelhak Serhane. Vous l’aurez compris, la langue c’est la langue française.

En filigrane perce ici et là l’histoire de Abdelkrim, le héros de la guerre du Rif, qui s’est battu pour libérer le Maroc du joug espagnol qui précéda à la mainmise française. « Pendant très longtemps, on [la France et le Maroc] a occulté ce nom de l’histoire nationale, raconte le romancier. [L’insérer dans le roman] c’était un peu le réhabiliter, dire comment il s’agit d’un héros de l’indépendance qui voulait instaurer une république. » Car non seulement Abdelkrim était-il contre la domination espagnole, mais il était également contre la monarchie. Républicain, Abdelhak Serhane l’est sûrement aussi.

Désabusé

Lorsqu’on lui demande quel regard porte-t-il sur le Maroc d’aujourd’hui, au lendemain du règne de fer que représenta Hassan II, alors que le pays vit en principe une ouverture démocratique depuis 1994, il répond sans ambages : « Mon regard est un regard désabusé. On a à chaque fois manqué le rendez-vous avec l’histoire. On attendait beaucoup de l’alternance politique. Le problème est un problème d’inflation : nous n’avons pas d’hommes politiques, pas d’élite intellectuelle, capables de réfléchir sur le marasme. » De quel marasme parle l’auteur ? Celui de la misère, du chômage, des disparités sociales, qui sont « pires qu’avant » intervient-il.

Depuis 30 ans Abdelhak Serhane dit et réclame la même chose, la dignité : « Que les dirigeants regardent un peu dans la direction du peuple, qu’ils rendent un peu de dignité à ce peuple, un lit pour les malades, une école pour les enfants. »

En début de roman, une citation de Frantz Fanon : « Le peuple européen qui torture est un peuple déchu, traître à son histoire. Le peuple sous-développé qui torture assure sa nature, fait son travail de sous-développé. » Interrogé sur le sens de cette citation, pour le moins troublante, le romancier répond en guise de conclusion que c’est « pour faire comprendre aux gens que nous n’avons plus le droit de mettre tous les problèmes des sous-développés sur le dos de la colonisation. Il n’est plus permis à un pays comme le Maroc de continuer à torturer. Un enfant qui ne va pas à l’école est une torture. Quelqu’un qui meure dans une embarcation en Méditerranée [cherchant à rejoindre le continent européen] est une torture. Un chômeur est une torture. Quand je vois toute cette misère dans les rues aujourd’hui, c’est une torture pour moi. C’est le drame du XXIe siècle. »



France-Isabelle Langlois, coordonnatrice et rédactrice d’Alternatives.


LES TEMPS NOIRS, Éditions du Seuil, 2002, 231 pages.
Aussi à lire, son premier roman : MESSAOUDA, Éditions du Seuil, collection " Points ", 1983, 214 pages.