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« Une longue marche sur la frontière »

France-Isabelle LANGLOIS, 30 juin 2002

Michel Warschawski, auteur, journaliste, militant pour la paix israélien depuis 35 ans, est président du Centre d’information alternative de Jérusalem (AIC), dont Alternatives est partenaire et solidaire depuis le tout début. Son dernier livre, Sur la frontière, où il nous livre son parcours de militant, du rêve au désespoir, vient de paraître chez Stock.

Dans cet ouvrage très personnel, Michel Warschawski nous offre « les trente-cinq dernières années de [sa] vie [qui] ont été une longue marche sur la frontière, ou plutôt sur les différentes frontières où se côtoient Israéliens et Arabes, Israéliens et Palestiniens, mais aussi Juifs et Israéliens, religieux et laïcs, Juifs d’Europe et Juifs d’Orient. Des frontières qui s’entrecroisent et parfois se superposent, plus ou moins perméables, plus ou moins infranchissables. » C’est ainsi que le militant campe en introduction l’objet de « [son] livre [qui] n’est pas un travail d’historien, encore moins une étude sur le conflit israélo-arabe. Ce n’est pas non plus une autobiographie. C’est le récit d’une expérience passionnante et passionnée, sur les frontières séparant États, communautés et réalités, qui font la trame de ce qu’on appelle le "problème palestinien". »

Rejoint à Jérusalem, l’auteur, mieux connu sous le nom de Mikado, nous précise que si l’essentiel de l’écriture s’est fait après le début de la deuxième Intifada, qui marque la fin des espoirs qu’avait entretenus le processus d’Oslo, la rédaction avait commencé un peu avant, et surtout, le projet avait mûri pendant de nombreuses années. Il aura simplement attendu d’être libéré de ses tâches de directeur de l’AIC pour commencer à écrire.

Bouleversant

Ce n’est donc pas la fin d’Oslo qui aura présidé à la décision d’écrire ce livre magnifique et bouleversant. Toutefois, le cours de l’Histoire avec une majuscule oblige, l’échec d’Oslo marque le récit, dans le ton surtout, désespéré, abattu. À ce constat, l’auteur acquiesce : « Il y a dans la troisième partie du livre, celle que j’ai écrite alors que s’affirmait dans toute son horreur le recul généralisé des acquis et des progrès réalisés au cours des deux dernières décennies, un sentiment d’échec et de régression. Comme si on avait grimpé une montagne, et tout d’un coup, on se trouvait à dégringoler tout ce que nous avions péniblement gravi. »

Parier sur la vie

Cependant, si Michel Warschawski raconte et affirme son désespoir, il se refuse cependant à se laisser tomber dans un tel univers. « Nous n’avons pas d’autre choix que de faire le pari d’une reprise en main de la société israélienne, résultant à la fois des pressions d’une résistance palestinienne plus efficace et de pressions internationales qui pour l’instant se font attendre. Car l’alternative est mortifère et véritablement catastrophique, pour les Israéliens pas moins que pour les Palestiniens. J’en suis intimement persuadé : il n’y a jamais de situation complètement fermée, dans lesquelles les choix n’existent plus. Même dans les camps de la mort, il existait toujours des choix, parfois avec des probabilités proches de zéro. C’est à nous de faire ce que j’appelle le pari du bon sens, le pari de la vie, et de militer pour lui donner le maximum de chances. »

Ainsi, le militant n’abdique jamais. Le pari du bon sens et de la vie, il le fait aujourd’hui comme hier. Sur la frontière est paru en mars, avant que la situation ne dérape complètement, avant le siège de Bethléem, avant la multiplication effrénée des attentats suicide, avant que Tsahal ne détruise tout sur son passage dans les territoires occupés, avant la construction du mur de la honte. Mais même en de telles circonstances, Michel Warschawski ne lâche pas prise, continue à se battre en souhaitant que nous soyons plusieurs, hors Israël, à lutter aux côtés des militants de la paix dont il est l’une des figures emblématiques. Il explique que la situation est bloquée et le restera tant qu’une intervention extérieure n’obligera pas Israël à changer sa politique. Tant également que les pressions internationales ne pousseront pas la société israélienne à réaliser combien il est vain de tenter de pacifier les Palestiniens par la violence militaire généralisée. « C’est dire là aussi votre responsabilité, au Québec, en Amérique, dans la situation que nous vivons en Palestine... », insiste le militant.

Une vie passée à marcher sur la frontière, c’est un choix nécessaire pour Michel Warschawski, car « il faut fuir le confort des consensus et de l’identification totale à tout collectif national ou ethnique, savoir toujours se mettre en marge pour à la fois regarder sa propre communauté avec un certain recul critique et être perméable aux influences extérieures, idéologiques et culturelles ». En Israël, une nouvelle identité est à construire. Pour ça le militant de la paix fait confiance à la nouvelle génération israélienne, celle qui est motivée par les luttes anti-mondialisation. Ses valeurs de justice, de coopération et de solidarité sauront sans doute lui paver la voie.

Identité à construire

« Israël n’a d’avenir que dans l’acceptation de sa réalité moyen-orientale et de son intégration dans le monde arabe environnant », écrit en conclusion Mikado. Plus loin, il poursuit : « C’est en se réappropriant cet héritage que l’Israélien de demain pourrait façonner cette nouvelle identité frontalière, où se métisseraient Varsovie et Casablanca [...]. Le projet sioniste a cru que la rédemption de l’existence juive ne serait possible qu’en rompant avec notre passé juif et en tournant le dos à notre environnement arabe. Au contraire, ce n’est qu’en retrouvant ses racines juives et en s’ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité et projeter l’avenir de ses enfants avec sérénité. »

Bien des luttes, bien des combats ont été menés depuis que le jeune étudiant religieux, né à Strasbourg, venait se ressourcer à Jérusalem dans les années 60. Tomber en amour avec cette ville, il finira par s’y établir définitivement, pour Israël et pour la paix.

France-Isabelle Langlois, coordonnatrice et rédactrice, J. Alternatives.


SUR LA FRONTIÈRE, de Michel Warschawski, Paris, Éditions Stock, collection « un ordre d’idées », 2002, 301 pages.

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