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Akbar Ganji, prix John Humphrey pour la liberté

L’Iran, une dictature

France-Isabelle LANGLOIS, 30 novembre 2007

Pour avoir enquêté sur l’implication de l’ex-président iranien Rafsanjani dans les meurtres d’opposants, en 1998, Akbar Ganji, a été emprisonné. Six ans pour « propagande contre le régime et les institutions ». Le journaliste-écrivain, qui vit désormais en exil aux États-Unis, était récemment de passage au Canada pour recevoir le Prix John Humphrey pour la liberté, dont il est le lauréat 2007. Alternatives l’a rencontré.

L’homme est petit et frêle. Tout sourire aussi. C’est un intellectuel, aguerri, un défenseur des droits humains, réfléchi. Il parle beaucoup, parce qu’il a beaucoup à dire, à expliquer. Pas facile d’être iranien par les temps qui courent. Pas facile d’aimer son pays, de combattre tout à la fois les stéréotypes tenaces que nous cultivons en Occident à l’égard de ce coin de la planète que nous connaissons mal, tout en pourfendant ceux qui le gouvernent. Pas facile de critiquer tout autant les Ahmadinejad que les Bush de ce monde.

Akbar Ganji. Photo : Marc Gibert

Si Akbar Ganji parle beaucoup, il ne parle pas pour rien dire. Son discours est toujours structuré, pausé, nuancé. « L’Iran est une dictature classique, pas un régime totalitaire ou fasciste, une dictature simplement, insiste le dissident. Les religieux conservateurs au pouvoir n’ont aucun intérêt à ce que les médias jouent leur rôle. Alors depuis 30 ans, ils agissent comme dans tout régime totalitaire et ils font en sorte qu’il n’y ait qu’une seule et unique voix qui s’exprime. Mais ils n’y parviennent pas, ils ont même failli misérablement là-dessus. »
Ce qui n’empêche pas la censure et la répression. M. Ganji est bien placé pour le savoir, lui qui a été emprisonné à deux reprises. Il est également bien placé pour savoir que des voix discordantes réussissent quand même à s’exprimer. C’est bien ce qu’il a fait, lui. Et c’est bien ce qui l’a mené en prison puis en exil. « Aujourd’hui, avec les outils de communication qui existent, dont en premier lieu le téléphone cellulaire, il n’est plus possible de contrôler totalement l’information. »

S’il n’existe en Iran qu’une seule radio et qu’une seule télévision, toutes deux publiques, contrôlées par l’État, il existe des dizaines de journaux et de magazines. Plusieurs évitent toutefois les questions politiques, et seulement trois ou quatre peuvent être considérés comme de véritables journaux « réformistes ». Cela étant dit, si les médias sont tous plutôt conservateurs, ils ne parlent pas pour autant d’une même voix. Et puis il y a Internet et toutes ces radios en persan diffusées depuis l’étranger, telles la BBC, Voice of America et aussi des radios basées en France ou en Allemagne.

Pour Akbar Ganji, l’opposition, c’est-à-dire le clan des réformistes, n’est pas au dessus de tout soupçon. « Ils prétendent que c’est la faute des médias indépendants s’ils ont perdu le pouvoir lors des dernières élections », explique, sourire en coin, le journaliste dissident. C’est qu’au sein des réformistes, il existe un noyau dur, pas très loin des conservateurs. « Ils ne croient pas davantage à l’indépendance des médias, et ils pensent que les médias devraient respecter toutes les lumières rouges fixées par le régime. Alors quelle est la différence entre eux et les conservateurs ? », demande Akbar Ganji.

Pour M. Ganji, il ne fait pas de doute que les réformistes ont perdu les élections par leur propre faute. Principalement parce qu’ils n’ont pas respecté les promesses qu’ils avaient faites. La population, écoeurée, a préféré boycotter les dernières législatives plutôt que de voter à nouveau pour eux. « Les médias doivent servir à informer, à dire la vérité. C’est le code d’éthique de base du journalisme, dire la vérité. Ce qui implique être en perpétuelle situation de conflits vis-à-vis du pouvoir, quel qu’il soit. C’est comme ça qu’on en arrive à de grandes histoires, comme le scandale du Watergate aux États-Unis. C’est notre responsabilité de faire sortir la nouvelle. Si nous n’assumons pas notre responsabilité, quel est l’intérêt de faire un journal ? »
Mais en Iran, le prix à payer pour simplement exercer son métier de journaliste correctement peut être très lourd. « Comme dans toute dictature, souligne le dissident, la plupart des journalistes voudraient écrire la vérité, mais tous ne sont pas prêts à en payer le prix. Même en démocratie, ce n’est pas tout le monde qui est prêt à sortir une nouvelle comme le Watergate. Moi, j’ai accepté d’en payer le prix. »

En 1979, au moment de la révolution iranienne, M. Ganji était jeune étudiant. Il rêvait d’une révolution dont les retombées auraient été la liberté et la justice, mais il a vite déchanté après quelques années à servir dans les services secrets. Trente ans plus tard, il est plus optimiste. « La situation s’est beaucoup améliorée, il y a beaucoup plus d’ouverture et de dialogue aujourd’hui. Ce n’est même pas comparable. Il y a plus de tolérance, et nous avons rangé nos armes, qui étaient avant notre seule façon d’exprimer nos désaccords. » Après un bref moment, le dissident ajoute toutefois, avec un sourire un peu tristounet : « Nous sommes très loin d’une situation parfaite. »

Enfin, avant de terminer, Akbar Ganji dit espérer que sa tournée au Canada pourra aussi faire tomber quelques idées préconçues sur l’Iran. « Il existe une grande différence entre la société iranienne et le gouvernement iranien. L’Iran est un pays très jeune. Et les jeunes sont très engagés dans la modernisation de la société. Plus de 50% des étudiants à l’université sont des femmes. Les lois sont très restrictives à leur égard, mais la société voit généralement les femmes de façon très positive. Le mouvement féministe est très fort. »

M. Ganji, qui écrit beaucoup sur les droits des femmes, trouve important de mettre l’accent sur elles, lorsqu’il s’adresse à un public occidental. Selon lui, c’est bien à ce niveau que se situe le plus tenace de nos préjugés. « La situation des femmes est pire dans une majorité de pays [voisins de l’Iran]. »

Et M. Ganji d’ajouter que si des élections libres avaient lieu en Iran, les religieux subiraient la défaite, contrairement à ce qui se passe ou risque de se passer dans plusieurs pays musulmans. « Parce que nous, ça fait 30 ans que nous vivons sous leur régime. On sait que ça ne fonctionne pas. »


Le prix John Humhrey est remis tous les ans depuis 1993 à un défenseur des droits humains dans le monde, par l’organisme Droits et Démocratie, basé à Montréal. Il s’agit d’une bourse de 25 000 dollars assortie d’une tournée publique pancanadienne.