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L’Indonésie sur la brèche

3 novembre 2002

L’attentat de Bali le 12 octobre a révélé les profondes fissures politiques et sociales qui traversent l’archipel indonésien actuellement. Les conflits s’accumulent dans plusieurs régions du pays et propulsent des luttes politiques au sein de l’État, de l’armée et du gouvernement, d’où une situation de grande instabilité. Tout cela est aggravé par une situation régionale volatile, liée aux conflits en Asie et au Moyen-Orient.

L’attentat contre les deux discothèques de Kuta sur l’île de Bali a fait quelque 200 victimes, très majori-tairement des touristes étrangers. Et deux autres attaques, dont une contre le consulat américain, auraient également pu avoir de graves conséquences. On parle donc d’une opération de grande envergure. Pourtant, depuis le début de l’enquête en Indonésie, très peu d’informations ont été révélées.

Il semble que la volonté du gouvernement est de faire porter le blâme sur des groupes extérieurs à son pays, essentiellement au réseau Al Qaïda. En fait, le gouvernement actuel a nié pendant plusieurs jours le fait que certains groupes indonésiens puissent être impliqués. Notamment les organisations Laskar Jihad et Jemaah Islamiyah, dont les liens sont connus avec certains membres de l’establishment indonésien. Mais certains dirigeants de Jemaah Islamiyah ont été interrogés puis accusés. Durant les derniers mois, cette organisation a été directement impliquée dans des attaques meurtrières contre des civils, en profitant souvent d’une « passivité » complice de l’armée.

Des forces centrifuges

Depuis la chute de la dictature de Suharto en 1998, l’Indonésie vogue de crise en crise. La présidente actuelle, Megawati Sukarnoputri, est la quatrième présidente en quatre ans et son accession au pouvoir repose sur des alliances fragiles et mouvantes avec d’autres blocs politiques. C’est en bonne partie ce qui l’empêche d’ailleurs de liquider l’« héritage » de la dictature, tel l’omniprésence de l’armée dans les affaires de l’État et de l’économie. Ce qui non seulement empêche l’Indonésie de « régler ses comptes » avec l’histoire sanglante des 40 dernières années, mais également bloque les réformes qui permettraient d’éliminer le gigantesque appareil de corruption mis en place par les militaires.

Entre la présidente et l’armée existent d’autres acteurs politiques importants, dont le président du Sénat, Amien Rais, qui a d’autres cartes dans son jeu. Il domine l’une des plus grandes associations musulmanes du pays, Muhammadiyad Muslim. Cette association bien implantée dans plusieurs régions du pays entretient des liens ambigus avec les groupes intégristes comme Jemaah Islamiyah.

La rumeur actuelle dit que M. Rais est en train de préparer son propre assaut vers le pouvoir et qu’il voudrait affaiblir et éventuellement éliminer une présidente qui manque de charisme et de force et dont la popularité repose en grande partie sur le fait qu’elle est la fille du leader renversé par les militaires en 1965. Comme par hasard, Bali est la région du pays où la présidente possède le plus d’assises politiques. Dans la foulée des attentats du 12 octobre, il est prévisible que l’économie de l’île sera durement éprouvée, car celle-ci dépend beaucoup du tourisme. Cela pourrait être un facteur d’affaiblissement important pour Mme Sukarnoputri.

Intégristes et des conflits

Les intégristes pour leur part ont connu ces dernières années une croissance importante, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, l’économie indonésienne a quasiment implosé : fuite des capitaux, fermeture d’entreprises, croissance phénoménale du chômage, exode rural, etc. Tout cela constitue un terrain fertile pour des groupes qui non seulement promettent un monde utopique, mais aussi prennent souvent le relais de l’État dans le domaine social. Plusieurs des mosquées associées au Jemaah Islamiyah sont en effet très actives en tant que centres d’assistance sociale, écoles, cliniques, etc.

Les intégristes ont ensuite été abondamment utilisés pour intensifier les tensions ethniques et religieuses dans certaines régions où des minorités non musulmanes ou ethniques existent et cherchent à s’autonomiser vis-à-vis du pouvoir central. Une solution politique de ces crises, passe par la négociation d’une plus grande autonomie régionale. Mais cela fait peur à certains secteurs de l’État et surtout à l’armée. Des militaires en effet jouent un rôle très important dans le pillage des ressources dans ces régions périphériques où abondent le pétrole, les minerais, les produits de la forêt et de l’agriculture. Les intégristes, en affrontant ces communautés au nom de la défense de l’islam, font ainsi le jeu des secteurs « durs » qui bloquent tout processus de modernisation.

Dans la tourmente

L’Indonésie n’est pas le seul pays à passer une période d’instabilité. Dans une large mesure, les convulsions qui traversent les Philippines relèvent de contradictions similaires. De multiples manières, les pays du sud-est asiatique qui étaient présentés par les architectes du néolibéralisme mondial comme des success stories à imiter partout dans le monde sont sur la brèche. Les États sont mal gérés par une classe politique divisée et largement corrompue. Ceux qui détenaient des capitaux et qui avaient été attirés par des taux de profit élevés liés à la surexploitation des ressources naturelles et la main-d’œuvre à bon marché sont maintenant moins intéressés de s’installer à long terme. Et comme des secteurs entiers de la population sont laissés en marge, les « intégrismes » de toutes sortes prolifèrent.

On voit cependant mal dans le paysage actuel une volonté de rupture avec cette évolution. Pire encore, les régimes corrompus utilisent la surenchère de la « croisade contre le terrorisme » pour mettre sur le dos d’Al Qaïda leurs propres inepties. Il se peut très bien que les réseaux de Ben Laden soient actifs dans cette région du monde, mais la vraie question n’est pas là. Les problèmes fondamentaux et systémiques qui se perpétuent font en sorte que cette « interpénétration » entre des intégrismes locaux et internationaux est non seulement possible mais inévitable. Tant qu’on ne se sera pas penché sur les causes de ces intégrismes, l’avenir de l’Indonésie et des pays de la région demeurera incertain.


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