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L’étrange histoire d’amour entre le golf et la Birmanie

George MONBIOT, 31 octobre 2007

La répression sanglante du mouvement démocratique en Birmanie (Myanmar) a ramené à l’ordre du jour les excellentes relations d’affaires qu’entretiennent plusieurs entreprises occidentales avec la junte militaire birmane. Pour un chroniqueur du quotidien britannique The Guardian, les activités des compagnies dirigées par le célèbre golfeur Gary Player illustrent parfaitement le phénomène.

Toutes les différences entre les humains peuvent être surmontées. Toutes, à l’exception d’une seule. Le monde se divise entre les gens qui jouent au golf et ceux qui n’y jouent pas. Et chaque faction regarde l’autre comme s’il s’agissait d’une forme de vie extraterrestre. La première n’en revient pas qu’un être humain ne comprenne pas que la vie sans le golf ne vaut pas la peine d’être vécue. L’autre regarde avec étonnement des hommes d’âge mûr, chaussés d’étranges souliers à deux couleurs, transporter un sac de bâtons sur des terrains rappelant vaguement un décor des Teletubbies. Cette faction ne peut s’empêcher de secouer la tête en signe d’incrédulité.

Je regrette d’exacerber le sentiment d’incompréhension de part et d’autre de ce qu’il faut bien appeler le « gouffre du golf » en confessant qu’il y a trois semaines encore, je ne savais pas qui était le célèbre golfeur Gary Player. Et j’ai la conviction - pour ne pas dire la certitude - qu’il n’avait jamais entendu parler de moi lui non plus. Pourtant, nous voilà tous les deux impliqués dans une controverse des plus nauséabondes à propos de l’Afrique du Sud.

J’ai découvert Gary Player en faisant une recherche pour une chronique que j’ai écrite récemment sur la Birmanie (Myanmar). En essayant d’identifier les compagnies occidentales qui font des affaires là-bas, je suis tombé sur une liste des terrains de golf aménagés au cours des dernières années. Monsieur Player y était présenté comme le concepteur du club de golf Pun Hliang, à Rangoon. Son site Web personnel claironnait même qu’il avait fait d’une rizière de 650 acres « la fierté du Myanmar ».

J’ai demandé à sa compagnie à qui appartenait le terrain sur lequel avait été construit le golf. Combien de gens avaient été évincés pour le construire ? Est-ce que le chantier avait eu recours au travail forcé ? Et comme sa compagnie est basée en Floride, j’ai aussi voulu savoir si ce genre de contrat contrevenait aux sanctions américaines ? On a refusé de répondre à mes questions. C’est pourquoi j’ai suggéré dans ma chronique que Nelson Mandela retire son nom du tournoi bénéfice que Player doit accueillir le mois prochain.

Mon appel a été entendu par Desmond Tutu et par le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU). Le Fonds Nelson Mandela pour l’enfance, qui se déclare l’organisateur de l’événement, a demandé à M. Player de se retirer de la liste des invités d’honneur. La compagnie du célèbre golfeur a répondu en faisant valoir qu’elle était en fait la coorganisatrice de l’événement et qu’il n’était pas question qu’elle se retire. La controverse fait encore rage. Le COSATU a promis de manifester si Player ne se retire pas.

Un geste humanitaire ?

L’une des conséquences les plus visibles de ce brouhaha est que le Groupe Gary Player a dû émettre un communiqué pour expliquer son implication en Birmanie. Il soutient que « la décision de dessiner le club de golf birman était en fait un geste humanitaire et que la compagnie n’a retiré aucun profit de son implication. Mieux, il prétend avoir encouragé le promoteur du projet à investir dans la création d’emplois et dans la mise sur pied d’un programme caddy & agronomie... Pour le reste, la compagnie se serait contentée de se faire rembourser ses dépenses ». Mais la disparition d’une rizière de 650 acres dans un pays où la moitié de la population souffre de malnutrition - surtout pour en faire un club de golf destiné aux généraux - me semble une bien curieuse manière de faire la charité. Alors je me suis permis de demander à la compagnie de Gary Player de me fournir quelques preuves pour soutenir ce qu’elle avançait.

Le communiqué affirmait aussi « que Gary Player avait toujours été un partisan indéfectible des droits humains, et qu’il possédait une solide feuille de route de défenseur de la démocratie à travers le monde ». Pour vérifier ces affirmations, j’ai commandé le livre qu’il avait écrit en 1966, alors qu’il était au sommet de sa remarquable carrière, à l’âge de 30 ans : Grand Slam Golf. L’ouvrage est admirablement rédigé et il se révèle très convaincant. Il réussit presque à rendre le golf intéressant. Même pour moi. Mais il convient cependant d’attirer l’attention sur le chapitre deux, qui contient l’extrait suivant.

« (...) Maintenant je dois dire clairement que j’appartiens à l’Afrique du Sud de Verwoerd [NDLR : ancien premier ministre sud-africain] et de l’apartheid... une nation qui provient d’un greffon européen et qui est le résultat de son instinct et de son habileté à maintenir des valeurs civilisées au milieu des barbares. L’Africain peut tout aussi bien croire à la sorcellerie et à la magie primitive, pratiquer le meurtre rituel ou la polygamie. Sa richesse est liée au bétail.

Donnez-lui de l’argent et il n’aura pas davantage le sens des responsabilités parentales ou individuelles, ni aucune compréhension du respect pour la vie ou pour l’âme humaine qui sont à la base des sociétés chrétiennes ou civilisées. Beaucoup d’absurdités sont colportées à propos de la ’’ ségrégation ‘’. Mais la vérité c’est que la ségrégation, sous une forme ou sous une autre, est pratiquée partout à travers le monde. »

Des journalistes sud-africains m’ont expliqué que Gary Player avait été utilisé comme une sorte d’ambassadeur par le gouvernement de l’apartheid. En 1975, il a collaboré avec le Comité pour la Courtoisie dans le sport, mis sur pied par le gouvernement sud-africain pour tenter d’alléger le boycott global contre les sportifs du pays. En 1981, le célèbre golfeur figurait même sur la liste noire des Nations unies recensant les sportifs qui ne respectaient pas le boycott. Alors j’ai aussi demandé des explications à la compagnie de Player sur ces incidents.

Il est vrai que tout cela se déroulait il y a plusieurs années. L’attitude de Gary Player à l’endroit de l’apartheid apparaît très différente aujourd’hui. Mais une autre cause impliquant le respect des droits humains se retrouve sur la place publique. Le golf pose un véritable problème, et cela n’a rien à voir avec les vêtements que portent les joueurs. Partout, à travers le monde, la construction de clubs de golf est associée à la dépossession de paysans et à la destruction de l’environnement. Vous aurez un aperçu de ces controverses, en ce moment même, à Aberdeenshire, en Écosse, où le milliardaire Donald Trump fait la promotion d’un projet pour établir le « plus grandiose parcours de golf du monde », sur un site présentant un grand intérêt du point de vue scientifique.

Pire que l’agriculture industrielle

Une étude réalisée récemment dans les Îles Hawaï suggère qu’un parcours de 18 trous nécessite, en moyenne, 22 tonnes de traitements chimiques divers (surtout des pesticides), chaque année. C’est sept fois plus que l’agriculture industrielle. Une autre étude relève des taux plus élevés que la moyenne de certains cancers chez les professionnels des clubs de golf, comme par exemple certains lymphomes, . De plus, les parcours consomment des quantités énormes d’eau. Plusieurs ont été établis sur des habitats fauniques fragiles et importants, comme les marais ou les forêts tropicales. Dans certains pays, des gens ont été violemment expulsés de leurs terres pour leur faire de la place.

Le problème apparaît particulièrement prononcé dans le Sud et dans l’Est asiatique, où le golf constitue désormais une énorme entreprise, et où le droit à la terre et l’environnement est souvent ignoré par les gouvernements. Depuis quelques années, des centaines de batailles épiques ont opposé des fermiers paysans ou des peuples indigènes aux promoteurs de terrains de golf. Aux Philippines, en l’an 2000, deux fermiers qui résistaient à l’implantation d’un golf sur leurs terres ont été abattus, mutilés et démembrés.

Les compagnies de Gary Player, qui réalisent un chiffre d’affaires de plusieurs centaines de millions de dollars, ont dessiné huit terrains de golf en Chine, un à Taïwan, neuf aux Philippines, un en Malaysie, sept en Indonésie et un en Birmanie. Au moins deux des terrains aménagés en Indonésie ont été complétés durant la dictature de Suharto [NDLR : 1967-1998], dont la famille possédait des intérêts commerciaux dans la plupart des terrains de golf de l’époque. Alors j’ai demandé au Groupe de Gary Player si Suharto, ou sa famille, était associée aux projets qu’il a mené à terme en Indonésie. Et comme je n’arrivais pas à dénicher le moindre engagement à respecter l’environnement ou le droit à la terre sur le site Web officiel du Groupe, j’ai aussi demandé s’il avait cru bon de se doter de ce genre de politiques. Le cas échéant, je voulais aussi savoir comment ces dernières étaient mises en pratique.

Pour la seconde fois, le Groupe Gary Player a refusé de répondre à la moindre de mes questions.

Bien sûr, je réalise qu’en écrivant cet article j’ai peut-être contribué à élargir le « gouffre du golf » qui sépare l’humanité en deux. Mais au moins j’ai la consolation d’avoir essayé d’amener l’autre côté à expliquer sa position. Loin de moi l’idée de vouloir démarrer une nouvelle guerre du golf, mais j’exige tout de même des réponses...