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Perspectives

Lula incarne l’espoir de tout un continent

Gil COURTEMANCHE, 28 janvier 2003

Les militants d’Amérique latine, les syndicalistes, les intellectuels, qui constituent la majeure partie des délégués au Forum social mondial, marchent littéralement sur un nuage. L’élection de Lula da Silva, que tout le monde appelle Lula, les a dopés.

Il fallait les voir chanter, crier, hurler leur approbation vendredi soir quand l’ancien syndicaliste a réitéré avec passion son adhésion entière à l’édification d’un nouvel ordre mondial et économique. Ils applaudissaient, pleuraient et riaient de bonheur comme si Lula était le président de l’Amérique latine des citoyens. C’est un peu vrai et certains comparent déjà son élection historique à celle de Nelson Mandela à la présidence de l’Afrique du Sud.

Peu importe qui on interroge à gauche ou à droite, le verdict est identique : une page de l’histoire de l’Amérique latine est tournée. C’est la première fois qu’un socialiste respecté, entouré d’une équipe compétente et variée, est élu à la tête d’un pays avec un mandat aussi populaire et aussi clair : faire une révolution tranquille. Mario Soares, ancien premier ministre du Portugal, est enthousiaste : « Cela modifie radicalement la situation car son élection prouve qu’une autre mondialisation est possible. »

Sur ce continent, les expériences progressistes se terminent généralement, comme au Chili, par un coup d’État militaire. Ici, personne ne le craint vraiment. La démocratie semble solidement installée, le mandat est sans équivoque et fait partie, disent certains, d’un profond mouvement continental qui s’exprime aussi par l’élection de Eduardo Guttierez en Équateur. Les différents panels consacrés à la question brésilienne durant le Forum indiquent que l’élection de Lula peut avoir un effet domino démocratique sur le continent.

Historiquement, le Brésil a un peu fait bande à part en Amérique latine. Immense, extrêmement populeux, immensément riche et pauvre à la fois, le pays ne se préoccupait pas beaucoup du reste du continent. Ce n’est plus le cas. Là aussi s’est produit une fracture. Dès les premiers jours après son arrivée au pouvoir, Lula a proposé la mise sur pied du Club des amis du Venezuela pour aider à résoudre la crise qui confronte l’administration Chavez. Il s’est rendu en Équateur pour fraterniser avec Guttierez qui, à sa manière, poursuit les mêmes objectifs que le Parti des travailleurs au Brésil. Rapidement aussi, le Brésil a manifesté son intention de redonner une nouvelle vigueur au Mercosur, qui regroupes les économies du Brésil, de l’Argentine, du Paraguay, de l’Uruguay, de la Bolivie et du Chili. On parle même ici d’un parlement du Mercosur. Tout cela, nous disent les conseillers de Lula, s’inscrit dans une stratégie de reprise en main du destin continental et de contrepoids à l’énorme influence américaine en Amérique latine.

Nous n’avons pas affaire à des rêveurs, mais à des progressistes convaincus et réalistes à la fois. Pour le moment, dit-on, le Brésil, qui s’oppose à la Zone de libre-échange américaine (ZLEA), n’a absolument pas l’intention de rompre les négociations et de risquer un affrontement direct avec l’administration américaine. En coopération avec des pays amis comme le Venezuela et l’Équateur, les opposants ont choisi de gagner du temps et de faire traîner les négociations en longueur en proposant, toujours à la dernière minute de nombreux amendements au projet.

Crise argentine

Lula est devenu le chef de file et l’incarnation des pays de l’Amérique latine qui veulent modifier radicalement la donne et la crise argentine, attribuée essentiellement à l’iniquité du système financier mondial et du FMI, leur fournit de nouveaux arguments convaincants. La prestation remarquable de Lula à Davos, sa critique sobre mais rigoureuse de la mondialisation, sa dénonciation des paradis fiscaux et sa proposition de créer un fonds mondial contre la pauvreté lui ont conféré un statut de poids lourd sur la scène politique internationale, même pour l’éditorialiste conservateur du Jornal do Comercio.

Lors de son discours de vendredi devant les participants au Forum social mondial, Lula a lancé un extraordinaire défi aux Brésiliens. Il leur a dit que non seulement en Amérique latine, mais un peu partout dans le monde, le nouveau Brésil avait créé des espoirs enthousiastes parmi toutes les forces populaires, et qu’ils ne pouvaient se permettre de décevoir ces centaines de millions de personnes. Cela est certainement vrai pour tous les militants qui sont réunis ici et qui scrutent, interrogent, supputent avec un espoir infini l’annonce des premières grandes réformes du gouvernement Lula. (Nous aborderons ce sujet demain.) Jusqu’ici, les têtes de chapitre les remplissent de bonheur : faim zéro, réforme agraire, éducation pour tous, lutte contre la pauvreté. Ils prient pour que Lula réussisse car, dorénavant, le Brésil est devenu pour le continent la vitrine du progrès possible.


Gil Courtemanche assiste au Forum social mondial en tant qu’envoyé spécial d’Alternatives. Cet article a été publié dans le quotidien Le Devoir, lundi le 28 janvier 2003.