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FORUM SOCIAL MONDIAL DE PORTO ALEGRE

100 000 personnes pour refaire le monde

Gil COURTEMANCHE, 23 janvier 2003

Porto Alegre, Brésil - Cent mille personnes qui pensent réinventer le monde, redonner une nouvelle vitalité à la démocratie, contrer l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, instaurer un ordre plus équitable entre le Nord et le Sud, cela peut paraître tenir du domaine de la poésie et de la pensée magique. Et pourtant, ce n’est pas le cas, même si la tâche semble gigantesque pour les réalistes et inutile pour les critiques du mouvement antimondialisation.

Le troisième Forum social mondial (FSM) commence aujourd’hui à Porto Alegre, cette ville du sud du Brésil qui compte 1,3 million d’habitants et qui, depuis trois ans, accueille tout ce que la planète compte de contestataires. On pourrait n’y voir qu’un immense exutoire pour les mécontents, les marginaux, les atypiques de la société moderne, mais on se tromperait. Le FSM fait dorénavant partie des grands événements politiques mondiaux.

Fréquenté à ses débuts, en 2000, par les membres du mouvement associatif, par quelques centrales syndicales et quelques politiciens de la gauche radicale, le rendez-vous annuel de la nouvelle gauche ou de la société civile fait maintenant recette. Les gouvernements y envoient des observateurs de haut niveau et les grandes organisations internationales comme l’Organisation internationale du travail de l’ONU y dépêchent leurs dirigeants. Dans les rues et les restaurants se côtoient la mairesse de São Paulo, la ministre Louise Beaudoin, le député du Bloc québécois Pierre Paquette, la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, le directeur du Monde diplomatique, Bernard Cassen, et le maire de Rosario, la deuxième ville en importance de l’Argentine. Les municipalités de Nanterre et de Lille, en France, et de Florence, en Italie, y ont des délégations. Le directeur de l’Organisation internationale du travail (ONU) et l’ancien président du Portugal, Mario Soares, y sont aussi. Il se passe ici quelque chose de sérieux.

Une solution de rechange à Davos

La ville de Porto Alegre est gouvernée depuis dix ans par le Parti des travailleurs, le parti du nouveau président, « Lula ». Rapidement, cette municipalité industrielle s’est fait remarquer par son audace et son imagination démocratique. Au fil des années, ses dirigeants ont tissé des liens étroits avec divers mouvements progressistes dans le monde, en particulier avec des ONG françaises, dont l’association ATTAC. Il y a quatre ans, devant la montée de la mondialisation, incarnée par le célèbre Forum économique mondial de Davos, en Suisse, les gens de Porto Alegre et leurs amis ont décidé de mettre sur pied un anti-Davos. Il s’agissait de réunir tous ceux qui pensent que le néolibéralisme n’est pas la seule façon d’organiser le monde et qu’il est possible de construire un autre monde fondé sur les valeurs de justice, d’équité, de diversité et de respect des droits fondamentaux.

Le premier Forum social mondial a eu lieu en 2001, réunissant 4700 délégués de 117 pays. En 2002, ce sont 12 300 délégués de 125 pays qui ont envahi Porto Alegre en même temps que se tenait le Forum de Davos. Cette année, 30 000 délégués représentant 5000 organisations sont déjà inscrits. Avec les années se sont ajoutés des forums spécialisés, comme celui sur l’éducation, qui se termine aujourd’hui, ou celui sur les gouvernements locaux. Le forum organise aussi une fête internationale de la jeunesse. Cette année, 50 000 jeunes sont attendus au Campement international de la jeunesse.

Une forte délégation québécoise

Pour la première fois, ce sont les États-Unis qui comptent le plus de délégués, avec plus de 1000 inscrits, puis, parmi les pays qui ne sont pas de l’Amérique latine, viennent la France et l’Italie. Le Québec, avec une délégation de plus de 300 personnes provenant essentiellement des ONG et des centrales syndicales (malgré l’absence remarquée de la FTQ), compte une des délégations les plus importantes.

Le gouvernement du Québec, pour sa part, a fait les choses en grand. La ministre des Relations internationales, Louise Beaudoin, est accompagnée de 18 personnes, dont 11 membres de son cabinet et un invité spécial, l’ancien premier ministre Jacques Parizeau. La ministre, qui vient tout juste d’annoncer la composition de l’Observatoire de la mondialisation, souhaite peut-être souligner le changement de cap du gouvernement Landry, passé d’un oui confiant à la mondialisation lors du Sommet des Amériques à ce qu’un document du ministère distribué ici qualifie de « oui, mais... ».

Demain, les participants au FSM vivront un moment émouvant et lourd de symboles. Participant assidu aux deux premiers forums, le président Lula prononcera le discours inaugural. Un des plus grands critiques de la mondialisation et un des plus ardents défenseurs du rôle de la société civile dirige maintenant le plus grand pays de l’Amérique latine et la huitième économie du monde. Ici, on se met à rêver. C’est peut-être le début d’une nouvelle ère politique, celle de la « politique autrement ».


Gil Courtemanche assiste au Forum social mondial en tant qu’envoyé spécial d’Alternatives. Cet article a été publié dans le quotidien Le Devoir le 23 janvier 2002.