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Botswana

Victoire historique des Bushmen

Benoîte Labrosse, 1er février 2007

Le mois dernier, au terme du procès le plus long et le plus coûteux de l’histoire du Botswana, des centaines de Bushmen expulsés d’une réserve faunique ont remporté une éclatante victoire légale. Une affaire qui pourrait constituer un tournant pour les droits des Autochtones à travers le monde.

13 décembre 2006. Trois juges de la Haute Cour nationale du Bostwana autorisent environ 350 Bushmen à réintégrer leurs terres ancestrales et à reprendre leur mode de vie traditionnel. Ces derniers contestaient leur expulsion brutale, en 2002, de la Réserve naturelle de gibier du Kalahari central (CKGR), où ils vivaient depuis des milliers d’années.

Sur le coup, même les vainqueurs n’arrivaient pas à y croire. Le juge en chef Maruping Dibotelo et ses deux assesseurs reconnaissent même que les Bushmen « ont été privés de leurs possessions par la force, à tort et sans leur consentement », ce qui rend leur expulsion du CKGR « illégale et inconstitutionnelle ». L’Agence France Presse rapporte que l’un des juges, Unity Dow, a tenu à spécifier que les Bushmen, descendants des premiers habitants d’Afrique australe, appartenaient « à un groupe ethnique qui a été historiquement traité avec mépris ».

Le juge Dow a aussi estimé que le gouvernement aurait dû tenir compte de la « relation spéciale avec leur terre » qui caractérise les membres des tribus autochtones établies au Botswana, en Namibie et dans le nord de l’Afrique du Sud, depuis 10 000 à 20 000 ans.

Des droits fragiles

Les droits ancestraux des Bushmen du Botswana, en majorité des Gana et des Gwi, ont d’abord été reconnus par le protectorat britannique du Bechuanaland, à la fin du XIXe siècle. Ils ont ensuite été officialisés en 1961 par la création de la réserve naturelle de gibier du Kalahari central, un territoire de 52 000 km2 où ils sont les seuls à avoir le droit de résider et de chasser. Jusqu’à tout récemment, entre deux et trois mille de ces chasseurs cueilleurs semi-nomades y vivaient.

Cependant, à partir du milieu des années 1990, le gouvernement de Gaborone, la capitale du Botswana, soutient que les Bushmen s’installent dans des villages permanents, élèvent des animaux et abandonnent la chasse à l’arc. Tout cela en faveur des fusils ou des véhicules motorisés. Selon lui, « ce nouveau mode de vie d’agriculteurs sédentaires est devenu incompatible avec la protection de l’environnement et de la vie sauvage dans le Kalahari ». Le gouvernement choisit d’ignorer l’avis de spécialistes, comme l’écologiste sud-africain Arthur Albertson, témoin au procès qui certifiait que les Bushmen « ont un impact mineur sur le milieu naturel » et que « la faune sauvage était en augmentation » avant leur expulsion du CKGR.

En 1997, le gouvernement met en place trois camps de délocalisation à l’extérieur de la réserve. Il y attire les Bushmen avec des compensations en argent et en bétail. Cinq ans plus tard, Gaborone promulgue des lois interdisant la chasse, l’élevage et l’agriculture dans le CKGR. L’aide alimentaire est supprimée. Les écoles et les dispensaires ferment. Les puits sont scellés. Puis en 2002, voyant que la plupart des Bushmen y restent tout de même, le gouvernement décide de les expulser.

Survival International, une ONG qui défend les droits des Autochtones, estime que le déplacement des Bushmen constitue une manifestation du « racisme latent » du gouvernement botswanais envers ceux qu’il considérait comme des « primitifs ». Mais l’impatience du gouvernement s’expliquerait aussi par la présence d’importants gisements de diamants sur le territoire contesté.

Le Botswana est le premier producteur mondial de diamants, et des gisements ont été découverts dans la réserve. Des forages ont d’ailleurs commencé en octobre dernier. Et même s’ils s’en défendent, le gouvernement botswanais et la compagnie diamantaire sud-africaine De Beers souhaitent exploiter les gisements par l’entremise de Debswana, une entreprise qu’ils détiennent à parts égales.

Dans les camps de délocalisation, où les Bushmen ont été forcés d’abandonner leur mode de vie traditionnel, des problèmes sociaux semblables à ceux des réserves autochtones canadiennes se sont développés : alcoolisme, dépression, suicide, violence, absentéisme scolaire... S’ajoute à ces problèmes la prolifération des cas de VIH et de tuberculose, des maladies jusque-là « complètement absentes chez les populations de la réserve », explique Mme Magali Rubino, de Survival International. Pas moins de 12 % des quelques centaines de Bushmen expulsés en 2002 seraient décédés depuis.

C’est une des raisons qui a poussé en 2004 l’Association Bushmen First People of Kalahari (FPK) à poursuivre les autorités de Botswana, avec le soutien de Survival et de l’avocat britannique Gordon Bennett. Ces démarches ont valu à FPK et à son président, Roy Sesana, le prestigieux Right Livelihood Award 2005, un prix Nobel alternatif.

Finalement, au terme du procès le plus long et le plus coûteux de l’histoire du petit pays africain de moins de deux millions d’habitants, la Haute Cour du Botswana a imposé un rétablissement partiel de la situation des Bushmen. Les juges dispensent toutefois le gouvernement de l’obligation de fournir les services de base dont bénéficiaient les Bushmen avant leur expulsion. Même si Survival International estime que « cette aide n’est pas forcément essentielle à la vie dans la réserve », l’ONG veut tenter de « raisonner » le gouvernement botswanais. Mauvais joueur, ce dernier vient de décréter que les Bushmen qui n’ont pas été partie de la poursuite auront besoin d’un permis pour pénétrer dans la réserve.

Malgré ces contrariétés, « la plupart des Bushmen sont impatients d’y retourner pour voir ce qu’il est advenu de leurs habitations et de leur communauté », affirme Magali Rubino. En date du 15 janvier 2007, malgré la forte présence policière, une quarantaine d’entre eux avaient déjà repris le chemin du CKGR.