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En mal de mondialisation, l’Afrique ?

Premier de deux textes

François L’ÉCUYER, 24 janvier 2007

Pour plusieurs, le sous-développement de l’Afrique serait dû à son exclusion des échanges économiques mondiaux. Pas assez mondialisée, l’Afrique. Seule une intégration accrue dans le système économique mondial (un processus pourtant amorcé au tournant des années 80), disent les tenants de la thèse libérale, pourrait ainsi sortir les Africains de leur extrême pauvreté.

La tenue du Forum social mondial (FSM) au Kenya cette semaine nous offre l’occasion de dresser un bilan des impacts de la mondialisation de l’Afrique ainsi que des résistances croissantes et des solutions de rechange au néolibéralisme mises en avant par les mouvements sociaux africains. En se rendant à Nairobi cette semaine, le mouvement altermondialiste devra constater l’importance de son geste : prendre acte de ces mobilisations populaires africaines souvent ignorées ainsi que de la nécessité d’appuyer celles-ci de toute la solidarité que les altermondialistes ont pu déployer envers l’Amérique latine ou le Moyen-Orient.

400 ans d’« intégration »

Entre le XVIIe siècle et la fin du XIXe siècle, entre 10 et 20 millions d’Africains furent déportés au Nouveau Monde sous forme d’esclaves. À la veille de son indépendance, l’île de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, rapportait financièrement plus à la France que toutes les colonies espagnoles réunies, pourtant riches en or, à leur mère patrie.

Le labeur des esclaves aux Amériques, pierre angulaire du commerce triangulaire des métropoles européennes, est directement lié à l’immense accumulation de capital qui rendit possible, quelques années plus tard, la révolution industrielle en Angleterre. En effet, les banques anglaises se sont largement enrichies en finançant les expéditions négrières sur la côte ouest-africaine. Le développement des uns, soulignait l’économiste égyptien Samir Amin il y a près de 50 ans, n’a eu pour contrepartie que le développement du sous-développement des autres.

Lorsque lord Palmerston, diplomate de la reine d’Angleterre, rendit visite en 1851 à Guézo, roi du Dahomey, un des principaux fournisseurs d’esclaves aux négriers brésiliens de l’époque, pour convaincre celui-ci de mettre un frein au commerce des esclaves, la réponse du roi fut nette : pas question de sacrifier sa principale source de revenus. Palmerston tenta de le persuader de conserver ses esclaves et de faire fructifier pour lui-même leur travail. « Mais que vous vendrais-je alors ? », demanda Guézo. Palmerston pointa les champs de coton et les nombreux palmiers du roi. Sans le savoir, lord Palmerston entraîna ainsi le Dahomey, aujourd’hui le Bénin, dans la logique des avantages comparés, grandement repris aujourd’hui par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). À quoi bon s’entêter à tenter d’exporter des produits manufacturés si l’avantage économique du Bénin réside dans son agriculture ?

Aujourd’hui, malgré son territoire restreint, le Bénin figure parmi les plus grands producteurs de coton, qui compte pour 40 % de son PIB et 80 % de ses exportations.

Ce développement « fulgurant » fut largement appuyé par les plans d’ajustement structurel contractés par le Bénin auprès de la Banque mondiale et du FMI. Afin de remplir les obligations de remboursement de sa dette — elle-même issue, comme pour l’ensemble des pays africains, de la multiplication virtuelle des pétrodollars de la décennie 70 —, le Bénin a besoin de devises étrangères : il doit donc exporter son coton. Et ce, au prix de son autonomie alimentaire (le Bénin était pourtant exportateur net de nourriture en 1979), de la qualité de ses sols (le coton est une des cultures les plus néfastes pour l’environnement) et d’une multiplication des semences transgéniques sur son territoire.

Les exemples de ce type sont nombreux. On pourrait également citer la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao et cinquième exportateur de café, qui demeure esclave du cours des matières premières, décidé à Londres. Le développement de ces cultures de rente et l’immigration nécessaire de nombreux travailleurs agricoles des pays voisins ne sont pas étrangers à la crise sociopolitique qui secoue actuellement ce pays. Le déplacement en Côte d’Ivoire des milices de la Sierra Leone et du Liberia, hier impliquées dans une guerre liée au commerce international de diamants, n’a rien fait pour faciliter une sortie de la crise ivoirienne.

À l’assaut des services publics

Forçant le retrait de l’État des affaires économiques et sociales, imposant des politiques de déréglementation et de libéralisation draconiennes, les plans d’ajustement structurel ont largement signé la fin des capacités d’intervention des États africains. Pas surprenant que les bailleurs de fonds (institutions financières internationales, ONU, gouvernements occidentaux) perçoivent aujourd’hui le secteur privé comme le « nouveau » fer de lance du développement de l’Afrique.

Non seulement les exemples de multinationales investissant les services publics africains (éducation, santé, eau potable, énergie, logement social, transport, télécommunications) sont nombreux, ils ont aussi signifié de graves reculs pour les populations africaines dans la satisfaction de leurs besoins essentiels.

Largement exclues des services publics essentiels sous l’apartheid, les populations noires d’Afrique du Sud doivent aujourd’hui se fier au secteur privé pour leur approvisionnement en eau potable. À Johannesburg, c’est la multinationale Suez Lyonnaise des Eaux qui, ayant contracté un partenariat public-privé avec la ville, est responsable de la distribution de l’eau, de l’entretien du réseau et de la facturation aux usagers. Incapables d’assumer les nouveaux tarifs, des milliers de résidants se sont fait débrancher du réseau d’adduction.

Dans un bidonville comme Orange Farm, les robinets communautaires aux coins des rues ont été remplacés par des compteurs pré-payés à chaque maison. Pour activer le robinet, une carte magnétique doit être achetée, ce qui réduit les coûts de débranchement pour Suez lorsque les unités sont épuisés ! Depuis la fin de l’apartheid, selon le Conseil sud-africain de recherche en sciences humaines, plus de 12 millions de personnes ont perdu accès à l’eau potable, soit le quart de la population sud-africaine.

Au Mali, la compagnie ferroviaire canadienne Canac (depuis rachetée par des intérêts américains) remportait il y a quelques années un important partenariat public-privé pour la gestion du chemin de fer national. Les autorités maliennes ont sûrement jugé que cette firme était la mieux placée pour appuyer le programme de restructuration de la Régie du chemin de fer du Mali : de 1977 à 1996, Canac Consultants Limited a reçu 40 millions de dollars en fonds publics canadiens, par l’entremise de l’Agence canadienne de développement international, pour divers programmes d’appui à la « bonne gouvernance » du transport ferroviaire public au Mali.

Selon le Collectif citoyen pour la restitution et le développement intégré du rail (COCIDIRAIL), qui rassemble cheminots et (ex-)usagés des trains maliens, les conséquences de la rationalisation pilotée par Canac sont désastreuses : en plus des centaines de mises à pied, le transport des passagers a rapidement été aboli. Le coton malien peut maintenant rejoindre le port de Dakar en plus grande quantité et plus rapidement : 26 des 36 gares du pays ont été fermées. 26 villes de brousse, établies au fil du temps au coeur du Sahel en raison de l’activité ferroviaire, aujourd’hui fantômes, victimes de cette mondialisation pourtant bien réelle de l’Afrique.

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Suite : Repenser les luttes sociales africaines


Cet article est paru dans l’édition du 24 janvier du Devoir.