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FSM 2007

L’Afrique, le FSM et les poncifs

Laurent JESOVER, 22 janvier 2007

Rédigé le 22/01/2007 à 19:20.

Pour Oloo qui, jusqu’à récemment, a été en charge du secrétariat kenyan, l’organisation du Forum ne peut que « refléter la société kenyane telle qu’elle existe ». Il excuse ainsi tous les dysfonctionnements notés par la petite centaine d’organisations qui venait d’en faire la liste, animée par des principes qui dépassent la réalité. Par exemple, la gratuité d’entrée pour les Kenyans, l’absence de sponsoring d’entreprises privées, le coût modeste de la nourriture et de l’eau dans le FSM...

La réalité du Forum est de fait bien en phase avec tous les poncifs que tout non-Africain peut avoir sur le continent. A telle enseigne, cette nouvelle anecdote bien affligeante.

Devant la porte numéro 1 (la porte d’entrée du Media Center, du secrétariat d’organisation, etc.) devaient se dresser quatre tentes : la première pour le Forum social africain, la deuxième pour le Kenya, la troisième pour le Brésil et la quatrième pour l’Inde. Ces tentes devaient représenter l’histoire des Forums précédents et être des lieux de convergence en même temps. Les Indiens par exemple ont choisi de bâtir la leur autour de la solidarité Afrique-Asie.

Madhu, qui avait été très impliquée dans le côté culturel du Forum de Mumbai, y a beaucoup travaillé avec les militants indiens, puis est venue sur place à Nairobi, quinze jours avant le début du FSM pour l’installer. Tout le monde était d’accord. Les décisions politiques et pratiques ont toutes été prises. Pourtant, depuis l’ouverture du Forum, les tentes du Brésil et de l’Inde sont reléguées au fond du terrain, bien loin du stade. « Là où personne ne passe », soupire Madhu, dépitée.

La nourriture est très chère sur le Forum. L’eau et les boissons aussi. Normalement, du reste tel qu’indiqué sur le plan distribué, les stands de nourriture sont organisés en une sorte de petit village à l’écart du stade. Dans le stade et autour du stade, où il y a les stands des organisations qui ont souhaité en louer un, il n’y a donc que le FSM. Là aussi, décision politique et pratique sont prises.

Pourtant se lève en face de la porte 1, là où devait se trouver les tentes du Brésil et de l’Inde, la tente du « Windsor, Golf Hotel & Country Club ». Expresso, boissons en tout genre, plats cuisinés dans une ambiance feutré (autant qu’une tente puisse l’être), serveurs en habit et cuisiniers en toque animant le décor.

Il faut dire que le Windsor appartient au Ministre de la Sécurité du Kenya. Ou en tous les cas qu’il a des intérêts financiers dans cet hôtel 5 étoiles.

Le FSM est-il là ? Oui il est bien là. Il est ancré dans la société civile africaine, bien présente, plus présente même qu’elle ne l’a jamais été nulle part. Elle a envahi les allées et les salles, elle discute, analyse, échafaude des plans d’action. Et avec elle tous les internationaux venus des quatre coins de la planète. Peut-être 15 ou 20000 personnes.

Cette société civile africaine est vivante. Elle est plurielle.

Evidemment elle ne correspond pas aux poncifs qu’on peut s’en faire. On la croit noyée dans les religieux et les religions, on la trouve anarcho-libertaire. On la pense ONG, on la rencontre syndicats. Elle n’est donc pas du tout en phase avec les « Oui, mais n’oublie pas qu’on est en Afrique » des non-africains, glissée ça et là d’un air entendu.

Les scandales évoqués depuis le début du FSM tiennent sans doute plus à la personnalité de celui qui est resté le seul organisateur, après avoir écarté tous les autres, Prof Edward Oyugi, qu’à une quelconque nature africaine.

C’est surtout la représentation kenyane au Forum qui en pâtit. Bien entendu il y a beaucoup d’organisations. Mais elles viennent surtout de Nairobi. Très peu de Mombassa et de Kisumu, deux autres grands centres urbains au Kenya. Certaines des organisations présentes sont venues avec une représentation symbolique. L’absence de fonds de solidarité permettant a des militant-e-s de venir gratuitement au Forum par bus ou trains, l’absence de mobilisation, l’absence de transparence sur les décisions prises tout au long de la préparation, voire sur les dates et les lieux de réunions de préparation, ont de plus dégoûté plus d’une organisation de participer pleinement.

David est dans une rage folle que « jamais une personne ne soit disponible », de toujours s’être entendu dire « demain », d’avoir eu affaire qu’à des « procédures bureaucratiques et des bureaucrates bornés ». Il a donc annulé le lancement prévu durant le FSM d’une campagne contre le tribalisme au Kenya : le concert prévu pour 20000 personnes, la centaine de personnes mobilisées, les techniciens, etc.

Où sont passés aussi les villages auto-organisés, les pêcheurs se débattant avec les multinationales, les personnes déplacées pour que la côte soit bétonnée par les hôtels de luxe, rencontrés à Mombasa en juillet ?

Pour ce qui concerne les autres pays, même s’il manque des représentations de certains des 56 pays d’Afrique, ce qui est tout à fait normal, en particulier l’Afrique du Sud, la Tanzanie, l’Ouganda et l’Ethiopie sont très visibles et très présentes. Les autres délégations aussi, même si c’est dans une moindre mesure : du Rwanda au Bénin, du Sénégal au Congo, du Maroc à l’Egypte.

« Pour la Tunisie, mais ceci est valable aussi pour le Maroc, la Libye et l’Egypte, les délégations sont trop petites. Les personnes qui sont là, le sont dans une très grande majorité, à cause de leur connexion avec les organisations du Nord. Comme moi par exemple », déclare Fathi, un militant tunisien. De fait, ce constat peut être étendu à une vaste majorité des délégations africaines présentes.

Mais ceci est un premier pas dont personne encore ne mesure l’ampleur véritable.Le Forum social du Congo Brazzaville s’est créé hier pour en finir d’être manipulé par la logique de guerre, lors d’une réunion d’une centaine de personnes dont plus de 50 Congolais. Il existe un réel approfondissement de la thématique de la dette et des plans d’actions particulièrement articulés à l’échelle du continent et au-delà. Des organisations de sous-régions d’Afrique qui ne s’étaient jamais rencontrées, n’avaient jamais communiqué, se découvrent et commencent à échanger.

Comme d’habitude le « peuple du Forum » prend le dessus. C’est peut-être une réelle avancée dans la qualité de la vie politique et sociale a l’échelle du continent africain. En tous les cas, c’est certain, au deuxième jour de ce FSM, c’est un véritable premier pas.
Et hop, voilà le FSM !

Rédigé le 20/01/2007 à 17:34

Aujourd’hui c’est la fête ! Cérémonie d’ouverture du Forum dans le parc au centre de Nairobi. De nombreuses marches au programme, dont une depuis Kibera, le tristement célèbre bidonville en banlieue du quartier des affaires qui caractérise le centre-ville. On a beaucoup trotté pour retrouver les habitants de Kibera en cortège vers le parc Uhuru. Et on s’est perdu évidemment. En bons M’zungus (blanc dans le parler local) partis avec un vague plan dessiné et l’indication Kibera DO, qu’attendre de plus.

Chemin faisant on a trouvé des délégués par groupes qui se rendaient à la cérémonie d’ouverture. On se salue. Ils sont de Zambie ou du Bernin, du Rwanda, d’Afrique du Sud. Il y a aussi les moins exotiques bien que tout aussi rougis que nous sous le soleil : les Italiens, les Suédois, les Américains et bien sûr d’autres Français.

Des « autres » plein les rues. Mais toujours pas de marche de Kibera mais un cortège d’une centaine de personnes sautillantes au rythme des clochettes, c’est le groupe de l’Eglise du Saint Esprit en procession pour un autre monde possible.

On a trouvé des visages souriants, pas des excités ; de l’enthousiasme mais toujours pas la marche de Kibera. Qu’importe ! Nous sommes bien arrivés au parc Uhuru. Là, environ 5000 personnes dansaient sous un soleil de plomb. Le temps d’une bonne rasade d’eau - bien entendu nous sommes partis les mains dans les poches pour quatre heures de marche autour de la ville (Des M’zungus, je vous dis !) - et la marche de Kibera arrive. Près de 500 personnes. Et nous hop, hop ! on se mêle à la foule, hop, hop ! vive le FSM ! Après quelques chansons, il est temps de revenir aux choses sérieuses. Premier constat : l’extrême visibilité, dans cette foule, de groupes religieux. Des prêtres en uniforme de prêtre, des paroissiens en uniforme aussi, des églises à l’unisson. Bref, choc culturel. Hop, hop ! direction un petit bar pour une bonne bouteille de bière fraîche. Vive le FSM !


Publié sur le blog du quotiden Libération.