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La fin de l’histoire pour les conservateurs américains ?

Donald CUCCIOLETTA, 30 novembre 2006

Un vent d’espoir a soufflé sur Washington. Les républicains ont perdu la majorité au Congrès, qu’ils détenaient depuis 12 ans. Cette prise de contrôle par les démocrates de l’appareil législatif forcera le président George W. Bush et son administration à être plus conciliants dans leur politique intérieure, et plus flexibles dans leur politique étrangère.

L’Irak a entraîné la défaite des républicains. L’électorat a clairement signifié aux dirigeants qu’il fallait en finir avec cette aventure désastreuse. Mais le message vaut autant pour les démocrates que pour le président Bush. Le nouveau Congrès démocrate ne doit pas oublier que 62 % des Américains sont contre cette guerre, trop coûteuse selon eux en vies humaines (près de 3 000 Américains et 600 000 Iraquiens) et un poids sur l’économie (500 milliards de dollars). Les démocrates doivent donc reconnaître que leur victoire n’est pas nécessairement un retour triomphal de la gauche libérale à Washington. C’est avant tout une occasion pour eux de prendre le leadership du débat et de concevoir un retrait structuré de l’Irak d’ici deux ans.

Le départ de Donald Rumsfeld et la nomination de Robert Gates à la Défense sont un aveu de George W. Bush que sa politique étrangère, conçue par les néoconservateurs, est un échec. Mais c’est aussi une tentative de gagner du temps. Le rapport déposé prochainement par le Iraq Study Group, un comité de sages bipartisan, favoriserait quatre scénarios : un retrait des troupes américaines, sur une période de 12 mois, et leur remplacement graduel par les troupes iraqiennes soutenues par une force de l’ONU ; le déplacement des troupes américaines au Koweït afin de maintenir une force de déploiement rapide sur appel du gouvernement iraquien ; la formation d’un fédéralisme iraquien composé de trois États : les Sunnites au Sud, les Shiites au Centre et les Kurdes au Nord ; un retrait des Américains avec une participation diplomatique de la Syrie et de l’Iran.

Malgré l’échec du programme des néoconservateurs certains d’entre eux, s’inspirant de Ronald Reagan et de Barry Goldwater, persistent à vouloir augmenter la présence militaire américaine en Irak avant d’envisager toute forme de retrait des troupes. On compte parmi eux John McCain, candidat aspirant à la présidence, Charles Krauthammer, éditorialiste au Washington Post, Irving Kristol et Robert Kagan, éditorialistes du Weekly Standard. La question irakienne continue donc à diviser la coalition conservatrice, tout comme au sein des forces démocrates.

Parmi les nouveaux démocrates élus à la Chambre des représentants, nombreux sont des conservateurs venant du Sud et du Centre Ouest des États-Unis. Surnommés « blue dog democrates », ils forment le plus gros caucus au sein du parti démocrate, et ne sont pas très enthousiastes à l’idée d’un retrait des troupes sans avoir exploré toutes les autres options. Sans oublier que l’élection du sénateur Joe Libermann, élu comme indépendant après avoir été chassé par les militants démocrates pour avoir appuyé la guerre en Irak, donne une majorité bien précaire aux démocrates au Sénat...

Tous ces impondérables forceront la libérale Nancy Pelosi, présidente de la Chambre, et le modéré Harry Reid, leader majoritaire au Sénat, à élaborer un plan de match basé sur le consensus plutôt que sur un programme trop à gauche. Les démocrates devront convaincre les éléments de droite dans leur parti et chercher des appuis parmi les conservateurs républicains modérés.

La course à la présidence a commencé dès le 8 novembre dernier. Les démocrates savent très bien que la victoire aux législatives demeura un demi-échec s’ils ne gagnent pas la présidence en 2008. Ils devront donc gouverner au centre, avec des positions conservatrices modérées. C’est pour cela que les conservateurs de toute tendance seront encore de la partie. On ne renverse pas 25 ans d’enracinement conservateur avec une seule victoire aux législatives.


L’auteur est membre de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (UQAM).