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Mondialisation

G8 de Kananaskis : encore des « carottes » ?

François L’ÉCUYER, 1er mai 2002

Hôte du prochain sommet du G8, M. Chrétien s’est donné pour priorité de s’assurer que le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) y soit entériné. Humanisme diplomatique ou défense d’intérêts corporatifs ?

La rencontre entre Chrétien et Thabo Mbeki, président sud-africain et principal architecte de ce « plan Marshall » pour l’Afrique, devait faire le point sur l’état des préparatifs en vue du sommet du G8 de Kananaskis en Alberta, en juin prochain. Questionné par M. Chrétien, en visite officielle à Prétoria, sur l’état des négociations entre gouvernements africains, Thabo Mbeki a répondu que les pays qui n’ont pas encore adopté le NEPAD « seront forcés d’y adhérer, peu importe leur décision ». M. Chrétien a alors ajouté : « C’est la carotte ou le bâton. J’espère qu’il y aura beaucoup plus de carottes ! » Les carottes de M. Chrétien, c’est l’éventuelle promesse des pays occidentaux de combler un trou de 12 % du PIB africain - soit 64 milliards de dollars US.

Le NEPAD se veut la preuve de la « détermination des Africains de s’extraire eux et le continent du sous-développement et de l’exclusion dans un monde en pleine mondialisation » dans le but de renverser les « siècles de relations inégales », peut-on lire dans le document.

Cependant, la rhétorique « anti-impérialiste » et panafricaniste utilisée par les leaders africains ne réussit pas à dissimuler entièrement l’idéologie marchande du NEPAD. Car il y est aussi question d’austérité fiscale et monétaire, de déréglementation des marchés, de croissance axée sur les exportations et de privatisations massives des services publics. Les partenariats « public-privé », omniprésents dans le document, risquent de livrer aux corporations internationales une part importante des services publics africains : électricité, eau potable, système de santé et d’éducation.

« La façon dont Thabo Mbeki a fait la promotion de son programme auprès des grands joueurs internationaux [la Banque mondiale, le Front monétaire international (FMI), le G8 à Genève, l’Organisation mondiale du commerce] et la réponse très enthousiaste qu’il a reçue d’eux est très inquiétante pour nous », souligne Nicolas Dieltiens, du Rural Development Services Network, une ONG de Johannesburg. « Ils savent qu’ils ont tout à gagner d’une Afrique libéralisée. Mais nous, nous ne voulons pas que notre développement se retrouve entre les mains de compagnies privées étrangères. »

Mais en Afrique du Sud, c’est en fait déjà le cas. Depuis 1996, le gouvernement sud-africain met en pratique sa politique économique du Growth, Employment and Redistribution (GEAR) que plusieurs analystes considèrent comme la genèse sud-africaine du NEPAD continental. « Depuis, la plupart de nos services municipaux d’eau potable ont été vendus à Vivendi, à la Suez-Lyonnaise des eaux et à d’autres multinationales », affirme Prishani Naidoo, du centre d’éducation populaire Khanya College de Johannesburg. « Après qu’une partie de la population a été débranchée, puisque incapable de faire face à l’augmentation des tarifs, 350 personnes des townships de Durban sont mortes du choléra après s’être approvisionné dans les rivières environnantes. Aussi, l’an dernier, à Soweto seulement, 20 000 maisons par mois ont été privées de courant, résultat de la privatisation de notre compagnie nationale d’électricité. »

Pour Patrick Bond, professeur à l’Université de Witwatersrand, le lien entre le GEAR et le NEPAD est évident : « Tout provient de la création d’un environnement investor-friendly : la déréglementation du marché, d’énormes pressions pour privatiser les services publics, l’austérité fiscale et monétaire, etc.... Avec une emphase constante sur les partenariats entre les secteurs public et privé - un euphémisme pour dire privatisation - le NEPAD s’assure que les besoins essentiels comme l’eau et l’électricité soient impossibles à combler pour la grande majorité des Africains. En Afrique du Sud, les pauvres souffrent déjà des politiques néolibérales de l’ANC. Et ceux qui critiquent ces politiques, dans la plus grande intégrité, se retrouvent maintenant en prison. »

La veille de l’arrivée de Jean Chrétien en Afrique du Sud, 100 manifestants du Soweto Electricity Crisis Committee ont été arrêtés. Venus manifester devant la demeure du maire de Johannesburg, pour ses attaques constantes contre les pauvres et les travailleurs : évictions, coupures d’eau et d’électricité, etc., ils ont été accueillis par de nombreux coups de feu. « La peur et la colère se sont emparées des manifestants. Ils ont coupé l’approvisionnement en eau de la maison du maire, en plus de lancer des objets et d’abîmer les portes du garage », explique Trevor Ngwane, également arrêté.

En affirmant que le développement en Afrique n’a rien donné depuis 10 ans, Jean Chrétien semble avoir le beau jeu pour promouvoir le NEPAD. Mais pour plusieurs membres de la société civile africaine, il s’agit de la même idéologie de développement que celle de l’époque des plans d’ajustement structurels, tant critiqués. Un accroissement des investissements en Afrique réussira-t-il à régler les problèmes criants de malnutrition, d’accès à l’eau ? L’exclusion systématique des ONG et des syndicats africains, lors des négociations entourant le NEPAD, suggère une collusion croissante entre les gouvernements africains et les multinationales corporatives. Si Chrétien veut réellement appuyer la bonne gouvernance en Afrique, il doit faire pression afin que les gouvernements africains consultent leur population sur des enjeux aussi importants.