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Point de vue

La vengeance des colonies

Gil COURTEMANCHE, 28 septembre 2006

La Suisse, qui compte 20 % de résidents d’origine étrangère, a décidé dimanche par référendum de se doter de la plus restrictive politique d’immigration en Europe. À 70 %, les électeurs suisses ont décidé de modifier les lois sur l’asile et sur l’accueil. Il n’était déjà pas facile d’entrer en Suisse, dorénavant il faudra être riche, diplômé ou un chef d’État déchu pour bénéficier de la chaleureuse hospitalité suisse.
En Hollande, on parle de lois identiques, au Danemark on ferme de plus en plus les portes. En France, seules sept mille familles sur trente mille dont les enfants sont scolarisés ont vu cet été leur statut régularisé dans le cadre d’un programme spécial qui a pris fin la semaine dernière. D’autres pays, aux prises avec de larges populations d’immigrants illégaux ont choisi la régularisation massive. 500,000 illégaux ont ainsi obtenu leurs papiers cette année en Espagne. Objectif de cette politique : faciliter une immigration normalisée et légale à travers les regroupements familiaux et sortir de la clandestinité et de l’exploitation ces travailleurs qui nourrissent le marché noir de l’emploi.
Peu importe l’option choisie, celle de la dureté ou celle de l’accueil, le flux migratoire illégal ne dérougit pas. Chaque jour les télévisions européennes montrent des dizaines de cadavres d’Africains échoués sur les plages de la Méditerranée ou encore des barques peuplées de jeunes faméliques qui sont rescapés par la Garde côtière espagnole aux larges des îles Canaries. Deux mille personnes la semaine dernière, qui ont payé en moyenne 1500$ pour faire le dangereux périple des côtes sénégalaises jusqu’à l’Eldorado européen. Ils viennent aussi du Maroc et de la Libye qui a transformé en commerce lucratif le transport des illégaux. On calcule que un tiers des passagers qui tentent l’aventure meurent durant le voyage. C’est donc officiellement pour des raisons humanitaires que l’Espagne et l’Italie ont décidé de mettre sur pied l’opération Frontek, une sorte de frontière avancée de l’Europe. Des avions et des navires patrouillent les côtes du Sénégal et signalent aux autorités sénégalaises toute embarcation suspecte. Mais les mailles du filet sont larges et les immigrants illégaux continuent d’affluer en Espagne, puis dans les différents pays de l’Union européenne.
Il fut un temps où ces jeunes desperados tentaient l’aventure européenne par appât du gain et de la vie qu’on croyait facile en Occident. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Internet, la télé, les téléphones cellulaires font en sorte que les candidats à l’immigration savent exactement dans quelle galère périlleuse ils s’embarquent, mais ils calculent qu’ils n’ont plus le choix. Leur famille et leur village leur disent qu’ils n’ont pas le choix. Car ces jeunes qui se lancent peut-être vers la mort sont mandatés par leur famille étendue et souvent aussi par le village tout entier. C’est collectivement qu’on trouve les fonds pour financer le coûteux passeur car un jeune malien ne dispose pas seul d’une telle somme. Ils viennent de ces régions rurales de l’Afrique qui sont les laissées pour compte de la mondialisation. Ils viennent de villages qui ne parviennent pas à vendre leur coton ou leurs bananes à un juste prix sur les marchés internationaux. Aujourd’hui des villages entiers ne survivent que parce qu’ils ont réussi à faire passer quelques uns de leurs jeunes en Europe, et la somme des transferts que ces illégaux envoient dans leur village est supérieure au total de l’aide internationale dans les pays du Sahel.
La conclusion est évidente : tant que l’agriculture africaine sera interdite d’Europe et d’Amérique du Nord à cause des subventions agricoles, les villages du Sahel vont se cotiser pour ne pas mourir. C’est la frontière de la mondialisation que tentent de percer ces courageux jeunes hommes.