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FORUM SOCIAL MONDIAL DE PORTO ALEGRE

Eh bien, gouvernez, maintenant !

Gil COURTEMANCHE, 21 janvier 2003

Porto Alegre, Brésil- Ils seront cent mille, cent mille gauchistes utopistes qui se réuniront ici à compter du 23 janvier, venus des cinq continents pour participer au troisième Forum social mondial, l’organisation phare et symbolique de cette nouvelle société civile qui prétend pouvoir faire de la politique autrement, de la politique pour et par les citoyens.

Porto Alegre, Brésil - Toute la journée durant, la place qui entoure le Mercado Central dans le vieux Porto Alegre est un fouillis bruyant et bigarré d’échoppes, de stands, d’étals, de vendeurs ambulants et de barbecues sur roues. On achète, on mange en vitesse, on fait de la musique, on distribue des feuillets de prière. Un marché traditionnel du Sud, avec toute la saleté que de telles activités tenues en plein air peuvent produire. Puis, avec le soleil qui baisse apparaissent des équipes de jeunes employés municipaux. Les vendeurs emballent leur camelote et les balais de la brigade propreté se mettent rageusement à l’oeuvre. Trente minutes plus tard, l’immense place brille comme un sou neuf.

Jamais je n’ai vu une telle propreté dans une grande métropole du Sud. Jamais non plus une telle tranquillité, une telle sécurité, ni autant d’autobus en parfait état, qui sillonnent la ville à une cadence d’enfer et avec une régularité de métronome. Quand le Parti des travailleurs a pris le pouvoir ici, il y a dix ans, les penseurs du parti pensaient déjà au budget participatif, mais la population réclamait de la propreté, de la sécurité et un système de transports en commun efficace. Les élus obtempérèrent.

Aujourd’hui, dans ces domaines, cette ville dirigée par des gens qu’on qualifiait de gauchistes utopistes peut donner des leçons d’efficacité et de gestion à Montréal ou à Québec.

Message aux riches

Ils seront cent mille, cent mille gauchistes utopistes qui se réuniront ici à compter du 23 janvier, venus des cinq continents pour participer au troisième Forum social mondial, l’organisation phare et symbolique de cette nouvelle société civile qui prétend pouvoir faire de la politique autrement, de la politique pour et par les citoyens.

Ces gens, ceux de Porto Alegre et les étrangers qui viendront réfléchir à haute voix, avaient un héros : c’était un leader d’opposition battu deux fois lors des élections à la présidence du Brésil, Lula, leader du Parti des travailleurs. Aujourd’hui, Lula est président. Il revient de l’Équateur, où un autre président réformiste, Guttierez, vient de prendre le pouvoir. Lula, l’ancien cireur de chaussures, parle déjà d’un nouveau Sud, pose comme médiateur dans la crise vénézuélienne. Il sera le premier chef d’État démocratique à s’adresser au Forum social mondial puis à se rendre à Davos pour, dit-il, porter aux riches le message de la société civile.

L’élection de Lula modifie radicalement le paysage et les paramètres de cette nouvelle gauche née de la lutte antimondialisation. Experte dans l’analyse et la critique sociale et économique, on lui reprochait souvent d’être incapable de gouverner, de proposer, de construire. On opposait à cette analyse, le succès de Porto Alegre, quelques réussites dans de petites villes européennes, des projets de développement durable animés par la société civile.

Mais le Brésil, c’est autre chose : le plus grand pays d’Amérique latine, la huitième économie mondiale, 170 millions d’habitants qui vivent dans le pays du continent où la richesse est la plus inégalement distribuée. Alors, tant à gauche qu’à droite, on scrute, on soupèse chaque geste de la nouvelle gauche au pouvoir. Déjà, dans le mouvement, des critiques ont reproché à Lula sa décision de se rendre à Davos, symbole de la mondialisation sauvage et du néolibéralisme. C’est oublier que Lula est maintenant chef d’État et non plus dirigeant d’un mouvement. Pour le reste, tout baigne dans l’état de grâce.

Victoire importante

Premier objectif du gouvernement : fame zero, faim zéro. Dans un geste qu’on a qualifié de symbolique, le gouvernement a annulé l’achat prévu d’une vingtaine d’avions militaires. Le nouveau directeur de l’Office de la colonisation et de la réforme agraire déclare qu’il partage entièrement les revendications du Mouvement des paysans sans terre. Un autre ministre s’attaque à la réforme des petits salaires. Gilberto Gil, l’illustre chanteur brésilien, nouveau ministre de la Culture et descendant d’esclave africain, fait l’éloge de la diversité ethnique puis improvise un récital après son assermentation.

Pour les militants de la société civile mondiale, l’élection de Lula constitue une victoire importante. Elle pourrait aussi se transformer en piège car on sera tenté, un peu partout, de mesurer la crédibilité de cette mouvance encore informe, ainsi que sa capacité de construire à l’aune des succès ou des échecs brésiliens. Ce serait une erreur. Si, en Amérique latine, le Brésil peut servir de modèle et de phare, ailleurs, il ne peut qu’inspirer, suggérer, provoquer une réflexion locale. À chacun sa révolution tranquille.

Quant aux participants au forum, dont le programme est encore très marqué par l’analyse théorique, ils doivent comprendre que l’élection de Lula leur pose un nouveau défi. Progressivement, le réflexe d’opposition systématique à la mondialisation, qui a été le fer de lance du mouvement, a fait place à des réflexions plus concrètes. Il faut maintenant entrer dans l’ère de la construction et de la proposition. Le Forum social mondial et tout le mouvement sont aujourd’hui à un tournant. En effet, lorsque ces milliers de délégués rentreront chez eux, nous serons nombreux à leur dire : « Vous avez parlé tout l’été. Eh bien, gouvernez, maintenant ! »


Gil Courtemanche assiste au Forum social mondial en tant qu’envoyé spécial d’Alternatives. Cet article a été publié dans Le Devoir le 18 janvier 2002.