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Les Philippines à l’ombre des militaires

Pierre ROUSSET, 2 mai 2006

Pas de retour à la normale aux Philippines depuis la levée de l’état d’urgence au début de mars. La crise politique est loin d’être résolue. La répression se poursuit et les droits démocratiques, conquis après la chute de la dictature en 1986, sont toujours plus menacés.

Le journaliste Amado Doronila, fort respecté, ne mâche pas ses mots. La République des Philippines, a-t-il écrit dans le Daily Inquirer du 20 mars dernier, est « la démocratie la plus en danger parmi les pays émergents d’Asie (...) Le rôle croissant des militaires dans la mise en œuvre des mesures de sécurité visant à renforcer l’autorité de l’État et à soutenir une administration assiégée a soulevé le spectre d’une crypto-dictature militaire ». On perçoit dans ces propos l’importance des enjeux, alors que les Philippines traversent depuis deux mois une nouvelle crise politique et institutionnelle.

La présidente Gloria Macapagal-Arroyo est, aux yeux de la population, coupable de fraude électorale ; elle a perdu toute légitimité. En proclamant l’état d’urgence nationale, le 24 février 2006, alors que des manifestations célébraient le vingtième anniversaire de la chute de la dictature Marcos, elle cherchait avant tout à défendre sa position personnelle. Par faiblesse, elle a eu recourt à une mesure d’exception ; une semaine plus tard, le 3 mars, elle a dû, par faiblesse, revenir sur sa décision et lever la mesure d’exception. Ce faisant, elle a ouvert une véritable boîte de pandore.

L’état d’urgence donnait à l’armée des pouvoirs discrétionnaires. En fait, comme l’a relevé le professeur de droit Florin T. Hilbay, le décret reprenait à peu de chose près les termes de la proclamation, par Ferdinand Marcos, de la loi martiale en 1972. L’état-major en a profité pour occuper le devant de la scène au nom de la lutte contre la subversion « de droite et de gauche ». Depuis, les officiers en tenue de combat n’ont pas quitté les plateaux de télévisions. Des courants militaires minoritaires veulent chasser Arroyo. Mais le courant, aujourd’hui majoritaire dans l’armée, se satisfait de la situation : elle lui permet de consolider son pouvoir politique.

Répression

Dans le cadre d’une crise institutionnelle aiguë chacun joue sa partition. Randy David, de la coalition Laban ng Masa (« Combat des masses »), note dans le Daily Inquirer combien Arroyo courtise « les soutiens résiduels dont elle bénéficie encore dans les médias, les milieux d’affaires et les autorités religieuses ». Les grandes familles provinciales, dont le rôle politique est considérable aux Philippines, profitent de l’affaiblissement du pouvoir présidentiel pour agir à leur guise. Mais, aujourd’hui, ce sont les militaires qui sont les mieux placés pour tirer les marrons du feu.

L’heure est en effet à la répression. Pour justifier son action liberticide, Gloria Arroyo a invoqué l’imminence d’un coup d’État impliquant des fractions minoritaires de l’armée et le Parti communiste des Philippines (PCP, clandestin). Des officiers rebelles ont été arrêtés, ainsi que des militants légaux jugés proches du PCP par les autorités. Crispin Beltran, dirigeant syndical et député d’Anakpawis, a été incarcéré dès le 25 février. Satur Ocampo et d’autres membres du Congrès de Bayan Muna ou Gabriela restent aussi dans la ligne de mire des dirigeants. Les mesures d’intimidation se multiplient contre l’ensemble des forces de gauche, comme en ont témoigné l’intervention policière contre les manifestations de femmes le 8 mars, et l’arrestation rocambolesque de Risa Hontiveros, députée d’Akbayan.

Une nouvelle loi anti-terroriste, présentée début avril à la Chambre des représentants, donne du « terrorisme » une définition tellement extensive qu’elle permettrait de criminaliser le mouvement social dans son ensemble. L’administration tente aussi d’imposer subrepticement une réforme constitutionnelle qui permettrait à la présidence de contrôler plus étroitement la situation.

Remède militaire ?

Le PCP nie vigoureusement l’existence de tout accord avec des officiers dissidents, et le complot invoqué par Arroyo apparaît bien évanescent. Mais les forces progressistes sont placées, de façon récurrente, devant un dilemme. Elles ont été suffisamment fortes pour contribuer au renversement de présidences impopulaires ; cependant, elles n’ont jamais pu empêcher l’élite d’imposer sa propre solution à la crise de régime. Est-il alors possible d’envisager une alliance tactique avec des fractions populistes de l’armée ? À cette question, Walden Bello répondait clairement par la négative dans un article publié par le Business World : « Se débarrasser d’Arroyo est une tâche urgente, mais la façon dont les citoyens le font est aussi importante que notre objectif. Demander aux militaires d’intervenir en tant qu’institution pour renverser ce pouvoir illégitime est un remède qui s’avèrerait ultimement pire que le mal ».

Depuis la fin février, la situation aux Philippines est devenue très incertaine. Les négociations de paix sont au point mort. C’est vrai dans le cas du PCP. Ce l’est aussi pour le Parti révolutionnaire des travailleurs de Mindanao (RPM-M) qui a décidé de suspendre les pourparlers engagés avec le gouvernement. Une situation incertaine donc et très inquiétante. Un espace démocratique s’était ouvert aux Philippines avec la chute, en 1986, de la dictature Marcos. Depuis, la tendance s’est progressivement inversée. L’érosion des libertés civiles est continue. La volonté - y compris de la part de Washington - de recréer un État fort et militarisé est évidente.

Dans ce contexte, les violations des droits humains se multiplient. Les assassinats politiques font à nouveau partie du paysage quotidien. Concurrents électoraux des grandes familles, journalistes d’investigation, syndicalistes et cadres paysans en sont victimes. En 2005, 67 membres de Bayan Muna et des partis qui lui sont proches - des organisations légales ayant des élus au Congrès - ont ainsi trouvé la mort. Dans certaines régions, les rapports sociaux sont d’une violence extrême, créant un véritable climat de terreur. L’impunité des escadrons de la mort, paramilitaires, ou des gangs d’homme de main est redevenue la règle.

Dans l’immédiat, il importe d’obtenir l’arrêt des poursuites engagées à l’occasion de l’état d’urgence et la libération des prisonniers politiques, dont Crispin Beltran. Plus profondément, un terme doit être mis au cours répressif, à la remilitarisation du pays et à son intégration à la politique « anti-terroriste » de Washington. Ce qui exige à nouveau une solidarité internationale capable d’agir dans la durée.