Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

À Karachi, le FSM reconfirme sa vitalité

Gustave MASSIAH, 11 avril 2006

Ce qui s’est passé à Karachi, du 24 au 28 mars 2006, a démontré la vitalité du processus des forums sociaux. Le fait que ce forum ait pu se tenir est déjà un exploit. Quand le comité pakistanais avait proposé d’organiser un des forums polycentriques à Karachi, les difficultés, liées au régime et à la situation de la Région, paraissaient insurmontables. Le tremblement de terre aurait du avoir raison du forum et peu croyaient que le comité pakistanais arriverait à assurer le forum en le retardant de deux mois.

Le forums social n’a pas seulement eu lieu, il s’est aussi très bien passé. Entre trente et quarante mille délégués, si on compte des manifestations tenues en parallèle, y ont activement participé. Il étaient composés pour 80% d’entre eux de pakistanais venus des différentes parties du Pakistan, mobilisés à partir de forums sociaux locaux. Près de 10 à 15% d’entre eux venaient de la sous-région (Inde, Népal, Bangladesh, Sri Lanka, Afghanistan, etc.) Les indiens très peu nombreux par rapport aux attentes en raison du refus des visas attribués au compte gouttes la dernière semaine. Le reste du monde comptait mille à deux mille personnes d’une centaine de pays ; avec près de trente personnes, la délégation du CRID était une des plus importantes.

L’ambiance du forum rappelait celle de Mumbaï. Les allées entre les tentes étaient parcourues de cortèges qui avaient parfois parcourus la ville, tambourins et bannières en tête. Ils s’arrêtaient dans des séminaires, intervenaient par l’intermédiaire de leurs leaders, assuraient des traductions dans leurs langues. L’ensemble accentuait une dimension culturelle et festive. La participation sociale était très diversifiée avec les syndicats ouvriers, employés, enseignants, les pêcheurs, les dalits et les minorités discriminées, les paysans, les associations de défense des droits, des écologistes et de défense de la paix. La présence des femmes et des jeunes était naturelle et massive.

Environ 600 activités, séminaires, conférences, concerts, activités culturelles, étaient programmées ; près de 20% n’ont pas eu lieu et ont sombré dans la cohue, les autres ont été très suivies. On retrouvait tous les thèmes habituels des forums : la dette, l’OMC, le patriarcat, la situation des femmes, la pauvreté, les inégalités, l’environnement, l’accès à la terre, la question urbaine, les OGM, la question paysanne et l’agriculture, les marchés financiers, l’environnement, les collectivités locales, l’hégémonie états-unienne et son alliance dominante avec l’Europe et le Japon, etc. Il était impressionnant de lire dans ce programme la construction d’un référentiel commun de vision du monde et la prise de conscience des réalités du système qui régit le monde et la planète. Dans le processus des forums, les problématiques communes s’affinent en prenant en compte la diversité des situations. La discussion sur les alternatives et les propositions de négociations fait de plus en plus nettement la part entre les échelles mondiale, des grandes régions, nationales et locales.

Le Forum a eu ses grands moments. Il était orienté sur la question des guerres et mettait au centre de ses préoccupations le rapport entre la paix, la justice et la démocratie. L’émotion a été d’une rare intensité quand la quasi totalité des leaders des fractions en guerre au Cachemire sont venus, pour une des premières fois, discuter publiquement de la paix à l’invitation des mouvements sociaux et citoyens de la région et du monde. D’autres événements ont été marquants, comme la création d’une plate forme des mouvements dalits du Pakistan, de l’Inde, du Bangladesh, du Népal et du Sri Lanka. Le débat sur les religions a été très vigoureux, laissant sa place à la spiritualité et à l’interrogation sur le sacré, et réaffirmant sans concessions le refus des fondamentalismes.

Le Pakistan Fisherfolk Forum, syndicats de pêcheurs et associations de communautés de pêcheurs, un des organisateurs du forum a réuni une convention de dix mille familles de pêcheurs, à cent kilomètres de Karachi, formellement rattachée au forum. Il a mis en avant la détérioration des conditions de vie des pêcheurs, le désastre écologique de la baie de l’Indus, le refus de la guerre des frontières entre l’Inde et le Pakistan, le refus de la dictature militaire et la revendication de la démocratie. Il y a six ans, ce mouvement avait réussi à déloger l’armée qui tentait de s’approprier le littoral.

Le forum social mondial a été organisé en 2006 sous une forme polycentrique imaginée au départ pour compenser l’absence d’un forum mondial unique. La réussite des trois évènements est incontestable, sans compter l’assemblée constitutive du forum social maghrébin à Bouznika. Un forum à Bangkok en octobre s’est rajouté de manière inattendue. Chaque événement a eu sa spécificité. Bamako a rendu visible l’émergence du mouvement social et citoyen africain, Caracas s’est inscrit dans la montée en puissance du nouveau mouvement politique en Amérique Latine, Karachi a mis en avant la volonté des peuples pour la paix, la démocratie et la justice dans la zone des tempêtes en Asie du Sud. Après Bamako et Karachi, le forum social mondial s’enrichit du débat dans les sociétés musulmanes. Il ne s’agissait pas de forums régionaux ou continentaux, la dimension mondiale a marqué chaque événement et une problématique commune s’est renforcée à travers chacun d’entre eux.

Le processus des forums sociaux mondiaux ne manque pas de difficultés et de contradictions. Les questions financières et d’organisation sont lancinantes. Surtout, il faut admettre que, malgré des succès dans la bataille des idées, nous n’avons pas réussi à arrêter la mise en œuvre des politiques néo-libérales et conservatrices et à empêcher les guerres préventives et l’hégémonie états-unienne. Il est donc normal et sain que les débats sur les orientations et les évolutions soient vifs et continus.

Même si les forums sociaux en sont une des principales caractéristiques, ils ne résument pas le mouvement altermondialiste. Le débat porte en grande partie sur le rapport au politique, et notamment sur le rapport aux mouvements sociaux et citoyens, aux partis, aux gouvernements, etc. Il est beaucoup plus riche et engagé qu’on ne l’imagine. J’ai demandé à des amis indiens organisateurs du forum de Mumbaï si celui-ci avait eu des conséquences sur la politique indienne. Après avoir réfléchi, ils m’ont répondu : oui, pas uniquement les forums, mais ils y ont contribué. Le forum de Mumbaï a mis en visibilité internationale la question des castes, a redonné confiance à certains des mouvements contre les discriminations et a renforcé leur présence. Il y a eu une autre évolution. Les deux partis communistes indiens qui réfléchissaient toujours de manière centrée sur l’Inde, ont élargi leurs perspectives ; ils ont discuté par exemple longuement des limites de la victoire de Lula au Brésil. Ils ont décidé de profiter de l’affaiblissement du parti du Congrès pour proposer une alliance contre les fondamentalismes. Ils ont défini le soutien sans participation et particulièrement sans ministres. De cette manière, sans gagner une inversion des politiques néolibérales, ils ont obtenu quatre mesures qui sont d’une autre inspiration (le « employement guarantee act » qui garantit à chaque paysan cent jours de travail ; le « information act » qui pourrait servir aux mouvements contre la corruption ; le « free education act » et le « forest values for indigenous »).

Le processus des forums sociaux mondiaux s’impose dans l’évolution géopolitique aux niveaux mondiaux et des grandes régions ; il s’ancre aux niveaux locaux et nationaux. Il crée un espace de discussion ouvert qui permet, par la présence des mouvements inscrits dans d’autres sociétés, de renouveler les perspectives. Il crée un espace des possibles, un espace où se retrouvent des courants et des mouvements qui ne se rencontraient jamais et qui peuvent discuter des situations, des projets de transformation et des alliances.


Gustave Massiah est président du CRID et vice-Président d’ATTAC

Mars 06