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INDE

Au nom de la race et du sang

Daphnée DION-VIENS, 1er juillet 2002

Plus d’un millier d’Indiens, dont une grande majorité de musulmans, ont été tués lors d’émeutes depuis février dernier dans l’État indien du Gujarat. Un carnage qui dévoile au grand jour le renversement politique de la nation indienne.

« Des bandes organisées ont fait preuve d’une brutalité sans pitié envers les femmes et les enfants, une brutalité encore plus barbare que toutes les émeutes que nous avons connues depuis un siècle », affirme Harsh Mander des Services administratifs indiens après une visite au Gujarat. La situation s’est apaisée depuis, mais elle est loin d’être réglée, puisque les affrontements défraient encore régulièrement les manchettes nationales.

Des milliers de personnes ont perdu la vie dans les nombreuses guerres religieuses qui ont marqué l’histoire de l’Inde. Des conflits meurtriers éclatent régulièrement entre la majorité hindoue et la minorité musulmane du pays, qui connaissent une cohabitation difficile. Mais cette fois-ci, le massacre du Gujarat dépasse les motifs strictement religieux et révèle un nouveau projet politique de l’État basé sur l’épuration ethnique.

Montée de l’extrême droite

À la tête d’un gouvernement de coalition depuis 1998, les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP) contrôlent le gouvernement fédéral à New Delhi et le gouvernement régional du Gujarat. Le BJP s’inspire d’une idéologie d’extrême droite qui trouve son origine dans le mouvement fasciste des années 30. Basé sur le concept d’« une nation, un peuple, une culture », le BJP fait la promotion de l’Hindutva (l’identité hindouiste) qui repose sur la notion de pureté raciale hindoue. Les musulmans, la minorité religieuse la plus importante de l’Inde, ont été les principales victimes de la montée de cette tendance politique d’extrême droite.

Il y a quatre ans, lors de son ascension au pouvoir dans la province du Gujarat, le BJP commence à appliquer concrètement l’idéologie fasciste dans tous les aspects de sa gouvernance. Les manuels scolaires ont été modifiés pour inclure des chapitres en hommage à Hitler ; les mythes ont été transformés en faits historiques pour servir l’Hindutva ; et le premier ministre parle de nettoyage ethnique des minorités.

Le cautionnement de l’État face au carnage du Gujarat a été clairement démontré. Le chef de l’État du Gujarat a ordonné à la police de ne pas intervenir pour calmer les violences. Tous les hauts placés du BJP au gouvernement fédéral, y compris le premier ministre Vajpayee, ont donné leur appui aux événements. Des rumeurs circulent, affirmant que les émeutes auraient été planifiées depuis longtemps. En plus d’être directement reliés à la montée de l’Hindutva, les massacres interre-ligieux au Gujarat sont un outil servant les intérêts politiques du BJP.

Depuis le début de l’année, le BJP a connu une baisse importante de popularité qui a résulté en perte de sièges au Parlement indien. Les événements du Gujarat s’inscrivent directement dans la mise en œuvre de l’Hindutva et auraient été une façon pour le BJP de regagner du terrain politique.

Renversement

Le carnage des derniers mois révèle non seulement la montée du nationalisme hindou, mais aussi l’affaiblissement de l’Inde en tant qu’État-nation. Le parti du Congrès national indien, au pouvoir depuis l’indépendance en 1947 jusqu’au milieu des années 90, devait promouvoir la laïcité de l’État indien tel que décidé au moment de sa création (en Inde, le concept d’État laïc évoque le pluralisme et la multiplicité culturelle plutôt que la séparation entre l’espace public et la religion). Pendant quatre décennies, le parti du Congrès avait réussi à maintenir une certaine cohésion nationale malgré l’importante diversité culturelle du pays.

Pendant ses premières années au pouvoir, le parti du Congrès national indien avait pu bénéficier des bases jetées par le mouvement national unifié qui avait milité pour l’indépendance de l’Inde. Au fil des ans, le sentiment national s’est estompé, les scandales et la corruption ont éclaté au grand jour et le Congrès a fini par perdre la confiance de la population. D’un gouvernement majoritaire fort, l’Inde est passé à un gouvernement de coalition et n’a pas su maintenir la cohésion nationale nécessaire à la stabilité politique du pays. L’Inde n’avait plus de projet politique commun pouvant servir à rallier la nation.

Petit à petit

Profitant du discrédit qui frappe le parti du Congrès dans les années 90, les nationalistes hindous en profite pour s’imposer petit à petit. La montée du BJP est venue combler le vide politique, avec l’Hindutva comme projet national. Arrivé au pouvoir, le BJP a substitué l’Inde laïque à une Inde essentiellement hindouiste. Comme l’explique Romain Maîtra, journaliste basé à Calcutta, dans Le Monde diplomatique, « La manœuvre est claire : il s’agit de remplacer un nationalisme démocratique et constitutionnel par un nationalisme fondé sur la race et le sang ».

Ce qui est arrivé au Gujarat est loin d’être un accident. C’est une conséquence directe du renversement politique qui s’opère dans la société indienne. Ces événements exposent au grand jour une idéologie sous-jacente à la société indienne, qui était réprimée par le parti du Congrès national indien et qui est maintenant exploitée par le BJP.

Mais le Gujarat n’est pas l’Inde. L’émergence des partis régionaux pourrait venir remettre en question le projet Hindutva, puisque l’influence politique régionale pourrait contrer le pouvoir politique national du BJP.

Daphnée Dion-Viens avec la collaboration spéciale de Feroz Mehdi