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FSM 2006

L’élan du Forum social mondial

Pierre BEAUDET, 30 janvier 2006

Le Forum social mondial polycentrique de 2006 s’est déroulé à la fin de janvier simultanément à Caracas (Venezuela), Bamako (Mali) et Bouznika (Maroc) avec environ 100 000 participants. En mars et mai auront lieu les prochaines étapes à Athènes (Grèce) et Karachi (Pakistan). Cette année, le Forum a décidé, judicieusement, se de décentraliser. Les organisations participantes ont mis beaucoup d’efforts pour ouvrir les portes aux populations dans des régions qui n’ont pas eu beaucoup accès jusqu’à présent, notamment en Afrique subsaharienne, au Maghreb, en Europe centrale et en Asie du Sud.

Contrairement aux craintes et malgré ce qu’en ont dit certains reportages (article paru dans le Devoir du 30 janvier), le Forum qui a eu lieu dans la capitale du Venezuela n’a pas été ni instrumentalisé ni utilisé par personne, encore moins le gouvernement d’Hugo Chavez. Celui-ci, à la demande des organisations locales, s’en est tenu à une rencontre de deux heures avec les participants au Forum, par ailleurs bien contents de l’entendre parler de sa vision des choses, ce qui n’était pas du tout présenté comme le « modèle » ou le « programme » à suivre. L’expérience en cours au Venezuela a par ailleurs été bien présentée par une vaste gamme d’interlocuteurs locaux à travers plus de 400 activités (sur un total de 2000) organisées par des féministes, des syndicalistes, des groupes communautaires, des intellectuels de ce pays. Critiques ou non face au gouvernement Chavez, ils ont expliqué aux délégations étrangères (plus de 20 000 dont la majorité venait du Brésil, de Colombie, de Cuba, des Etats-Unis et du Canada) les enjeux de la transformation en cours. Dans la plupart des cas, tout le monde a été surpris par le ton sobre, critique, studieux qui anime les Vénézuéliens. Ceux-ci sont certes contents de pouvoir travailler dans un nouvel environnement politique qui valorise la démocratie, la participation, le développement social, l’économie solidaire, Mais en même temps, ils sont inquiets de certains aspects de la gouvernance actuelle et surtout très nerveux face à l’hostilité épouvantable qui semble dominer l’ancienne classe dominante et ses principaux porte-parole aujourd’hui réfugiés aux Etats-Unis. Soulignons enfin que plus de 250 Québécois-es étaient présent-es pour participer au Forum où plus que jamais des discussions et des échanges ont abordé les grandes questions qui confrontent la planète, dont les menaces qui pèsent sur l’environnement. En Amérique du Sud actuellement, les mouvements populaires avancent d’autant plus que le contexte politique leur est plus favorable. Les gouvernements de gauche en Bolivie, en Argentine, au Brésil, au Venezuela sont demandeurs pour une concertation étroite avec la société civile, que cela soit pour préserver la biodiversité ou gérer la dette. Et ce vent semble plus fort à chaque jour comme l’indiquent les tendances au Pérou, au Mexique et ailleurs où auront lieu prochainement des élections.

Bamako

La capitale malienne a accueilli plusieurs milliers de personnes venues participer au premier Forum social mondial en terre africaine (l’an prochain en 2007, il y aura un seul FSM à Nairobi au Kenya). Deux thèmes sont ressortis avec force. D’une part, les organisations populaires africaines veulent renforcer les grandes luttes sociales et économiques qui permettraient aux États et aux nations de concrétiser la démocratie politique qui a avancé ces dernières avancées, mais qui risque d’échouer sur l’écueil de la misère, de la dette, de la famine. Les témoignages des participants du Niger et du Mali, notamment, ont permis de mieux comprendre la situation actuelle qui est un véritable désastre social, économique, écologique. Dans ce contexte, les politiques dominantes imposées par la Banque mondiale et le FMI et appuyées par les principaux pays occidentaux sont une « deuxième catastrophe » qui aggrave la misère et l’exclusion et face auxquelles les peuples africains demandent une révision fondamentale. Le deuxième axe de Bamako a été autour de la lutte contre la militarisation, conséquente à la compétition qui existe actuellement entre diverses grandes puissances en Afrique et généralement dans cet « arc des tempêtes » qui s’étend sur une grande partie du Moyen-Orient et sur l’Asie. Plusieurs centaines d’organisations ont signé un « appel » pour constituer un grand front de résistance contre cette grave menace. (Par principe, le FSM n’endosse officiellement aucune déclaration ni manifeste. Mais les organisations qui sont présentes sont libres de le faire).

Bouznika

En principe, cette rencontre qui a ramené sur cette ville marocaine plus de 1000 participants, principalement d’Afrique du Nord et d’autres pays méditerranéens, avait pour but de préparer un grand forum social régional d’ici la fin de l’année. Pour les participants marocains, algériens, tunisiens, notamment, la priorité est d’accentuer les luttes pour la démocratie qui traversent une région où à des degrés divers domine la « démocrature », pour reprendre l’expression de l’écrivain marocain Abraham Serfati. Les régimes en place et leurs alliés occidentaux, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, restreignent les libertés publiques et affrontent les mouvements sociaux qui réclament des réformes, la mise en place d’un État de droit, la fin de la corruption et du pillage des pays par les élites locales et internationales. C’est dramatique car au lieu de marginaliser les extrémistes, ces politiques au contraire les enflamment, comme on le constate en Palestine et en Irak.

La construction d’une société civile populaire mondiale

Dans tous les cas, le FSM a montré la vitalité et la maturité des mouvements populaires dont il est le miroir et l’outil. Contrairement à d’autres initiatives, le FSM n’est pas là pour donner « la ligne juste », mais se contente d’être (c’est déjà beaucoup) un immense espace de réflexion et de construction de stratégies. Au départ, le FSM avait été synchronisé pour faire contrepoids au Forum économique mondial dit de « Davos » où s’assemblent les puissants de ce monde. Mais aujourd’hui il n’est pas cela et pourrait-on dire, il est plus que cela. Car en dépit de vœux pieux et des promesses des mécènes du monde capitaliste comme Bill Gates, les principaux États actuels continuent de s’enfoncer dans le néolibéralisme et de se subordonner, parfois avec réticence, aux aventures militarisées de l’administration Bush. Des objectifs aussi modestes que ceux qui sont proposées par la Convention sur les changements climatiques restent globalement lettre morte. Au lieu de dialoguer avec les Irakiens et les Palestiniens pour mettre fin à l’occupation et permettre le développement des courants démocratiques, les puissances s’en remettent aux forces de destruction et de chaos qui créent le lit des mouvements rétrogrades qui captent l’imagination des populations complètement écoeurées devant l’arrogance et le mépris. Peut-être (et sans doute) que le FSM n’est pas encore capable de proposer des alternatives concrètes sur tous les dossiers. Mais le progrès réalisé depuis 2001 est remarquable. Aujourd’hui une société civile populaire émerge et est capable de jeter de gros grains de sable dans l’engrenage de la machine infernale. Plus encore, elle est alerte, critique, éveillée devant les projets politiques, y compris ceux qui émergent de ses alliés de la gauche. Plus jamais elle ne sera mise au pas. Plus jamais elle ne restera silencieuse et reléguée.