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Pérou

Une multinationale canadienne s’y promène

Emilie TELLIER, 1er juillet 2002

Profitant de la souplesse des normes sociales et environnementales de pays pauvres avides d’investissements étrangers, nombre de multinationales siphonnent les richesses de ces régions. Parmi elles, le capital minier fait particulièrement triste figure. Radiographie d’un conflit opposant une compagnie minière canadienne au village péruvien de Tambogrande

« Non, nous ne sommes pas contre la mine. Oui, la mine est nécessaire à l’économie du Pérou. Seulement, elle doit s’installer là où il n’y a pas d’êtres humains ni d’agriculture. » C’est en ces termes que Quique Rodriguez, avocat de l’archevêché de la région, résume la position de la population de Tambogrande face aux avances de la compagnie Manhattan.

Originaire de la Colombie-Britannique, l’entreprise souhaite éventrer le sol de ce village côtier en vue de profiter de ses concentrations d’or, d’argent et de cuivre, les plus denses du continent.

Mais Tambogrande, c’est aussi un nom quechua qui évoque la longue tradition paysanne d’un district dont le rare climat tropical-sec a favorisé, moyennant d’ambitieux projets d’irrigation financés par l’État péruvien, la Banque mondiale et les États-Unis, l’essor de fermes prospères. Comme le rappelle Alfredo Rengifo Navarrete, maire de Tambogrande, cette zone est aujourd’hui « la première productrice nationale de citrons, de mangues et de papayes. Près de 8 000 propriétaires et leur famille se partagent plus de 40 000 hectares de terre, et ce, malgré les conséquences catastrophiques du phénomène naturel El Niño. L’agriculture est le gagne-pain et le mode de vie des gens et ils n’en veulent pas d’autres. »

La ruée vers l’or

C’est à partir de 1998 que la Manhattan s’intéresse au sous-sol de Tambogrande. En 1993, cette entreprise décide de quitter sa patrie d’origine en raison des coûts élevés de l’énergie drainée par ses activités et de la rigueur des mesures environ-nementales exigées par l’État canadien. Elle se tourne dans un premier temps vers le Mexique, mais le gisement qu’elle y exploite, la Mina Maurice, ne génère pas des bénéfices satisfaisants. Au Pérou cependant, le potentiel minier est si alléchant que la compagnie décide d’y concentrer l’ensemble de ses activités.

Détenant un patrimoine relativement modeste, une soixantaine de millions de dollars, la Manhattan se doit en effet d’initier des activités d’envergure, capables d’intéresser ses actionnaires et de lui permettre d’acquitter les dettes contractées au gré de ses déménagements. Tambogrande est porteur de l’âge d’or espéré : une mine à ciel ouvert qui, moyennant des investissements de l’ordre de 100 millions de dollars, lui permettra d’engranger des profits faramineux pour les 20 à 30 prochaines années. Seul hic à ce brillant avenir : les terres convoitées, des dizaines de milliers d’hectares, couvrent l’agglomération et une grande partie des terres arables du village.

À l’intérieur d’un rapport rédigé au nom d’un regroupement international d’ONG, le docteur Robert Moran affirme que « le projet de la Manhattan est une illustration précise des problèmes associés aux opérations minières à grande échelle dans une ère de déréglementation et de globalisation. Outre les effets potentiels sur l’environnement, ce genre de projets engendre des perturbations sociales importantes. » Au nombre des impacts prévisibles, nommons l’assèchement et la contamination des eaux souterraines et la dispersion d’éléments chimiques sur tout le territoire, sans compter le déplacement de plusieurs milliers de ménages et la transformation accélérée de la structure communautaire.

Des résistances sans résonance

Depuis les premières offres de la Manhattan, cet argumentaire est brandi à tous vents par les familles de Tambogrande et leurs alliés : l’Église, le gouvernement municipal, certains médias et plusieurs ONG locales et étrangères. Quique Rodriguez rapporte en effet que « l’immense majorité des villageois est défavorable au projet ». Dans ce cas, comment expliquer l’inertie des instances publiques péruviennes à l’intérieur de la gestion de la contestation populaire ? Le rôle de l’État n’est-il pas justement de défendre la souveraineté nationale et de protéger la santé et le bien-être des citoyens et citoyennes ?

D’après Manuel Pulgar Vida, président de la Sociedad Peruana de Derecho Ambiental, l’inaction des pouvoirs publics « obéit à une conception libérale où l’État met l’accent sur la croissance économique en négligeant les variables liées au développement durable : la protection environnementale et la justice sociale. » Ici, l’ancien gouvernement Fujimori avait ajouté l’insulte à l’injure en se compromettant dans un conflit d’intérêts flagrant : il est devenu propriétaire de 25 % des parts de l’entreprise créée par la Manhattan en territoire péruvien...

Au scrutin, citoyens !

Depuis maintenant deux ans, de mobilisations publiques en actions médiatiques, les habitants de Tambogrande réclament la tenue d’une consultation populaire dont les résultats, légaux et exécutoires, confirmeraient le rejet du projet minier. Protégé par l’article 31 de la Constitution péruvienne, ce recours citoyen s’est finalement exercé le 2 juin dernier, et ce, en dépit de l’indifférence du pouvoir présidentiel. En initiant son propre plébiscite, la municipalité de Tambogrande a ainsi clamé sa volonté d’intervenir sur une question qui met en péril l’autodétermination de ses citoyens.

Les résultats de ce référendum confirment l’évidence : 98,6 % des 21 300 personnes qui se sont rendues aux urnes, les deux tiers de la population, s’opposent aux desseins de la Manhattan. Suivi de près par de nombreux observateurs étrangers, ce processus démocratique véhicule la parole, incontestable, de tout un peuple. Son issue marquera-t-elle la reconnaissance formelle, par le jeune gouvernement d’Alejandro Toledo, du droit des collectivités péruviennes à choisir leur modèle de développement ?

Émilie Tellier, collaboration spéciale.

Reportage réalisé au Pérou.