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Entrevue avec Tomás Jensen

Pied-de-nez à la société

Daphnée DION-VIENS, 4 juillet 2002

Argentin d’origine et Québécois de passion, Tomás Jensen manipule les mots et les rythmes comme lui seul sait le faire. La conscience sociale en alerte, l’esprit critique, il pose un regard lucide et cynique sur le monde qui l’entoure. Portrait d’un chansonnier engagé.

À l’âge de neuf ans, il fredonnait déjà la fameuse chanson de Renaud, Société tu m’auras pas, « une chanson qui veut dire beaucoup pour moi », raconte l’auteur-compositeur-interprète. « Je suis avant tout un être engagé, qui a choisi la musique et les textes pour s’exprimer. Ce qui me tient vraiment à cœur, c’est de susciter la réflexion. »

Son engagement prend racine dans un parcours hors du commun, qui le conduit aux quatre coins de la planète. Né en Argentine, il doit fuir son pays natal avec sa famille au moment de l’instauration de la dictature militaire du général Videla, en 1976. Le Brésil, le Chili et la France lui serviront de terres d’accueil, avant son arrivée en 1998 au Québec.

Sur son dernier album, Pied-de-nez, les influences jazz et latines côtoient les rythmes folks et tsiganes. Un heureux mélange de chansons hétéroclites qui exposent en musique et en paroles les travers du monde et suscite la réflexion sociale.

Provocateur

S’il aime dénoncer, Tomás Jensen préfère de loin provoquer. Le refrain de la chanson Mundo, « moins on en sait, mieux c’est », en est un exemple. « J’aime dire le contraire de ce que je pense. La provocation, c’est un moyen d’amener les gens à réfléchir et à se questionner sur ce qui ne tourne pas rond. » Et le pied-de-nez de l’album, c’est avant tout une grimace au système, une façon narquoise de se moquer des gens en détournant le sens des mots : « Est-ce les gens l’argent / Qui rend / Les gens / Chrétiens / [...] Non non non / Les Jean Chrétiens / Ne rendent rien (Plus un radis). »

Comme l’explique le clarinettiste de la joyeuse bande de musiciens qui accompagnent l’auteur-compositeur-interprète, Pierre-Emmanuel Poizat, « il ne s’agit pas de dénoncer bêtement ce qui ne va pas dans la société, mais d’en rire de façon intelligente. C’est un peu comme lancer une tarte à la crème au visage des gens. »

Même s’il affirme ne pas épouser de cause particulière, les deux musiciens se préoccupent du sort de la planète. « Je ne suis pas d’accord avec la façon dont le monde est géré. Je soutiens le plus activement possible tous les mouvements qui peuvent faire changer les choses et amener un contrepoids au système en place », lance le chanteur.

Il donne en exemple les politiques d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, qu’il dénonce sans détour : « Pour moi, c’est très clair : ces politiques visent à vendre le monde entier aux États-Unis. Les intérêts des entreprises étrangères, principalement américaines, sont protégés par le FMI, ce qui entraîne de graves conséquences sur le plan social, écologique et économique. » Il donne en exemple la crise argentine qu’il a vécue « en trois dimensions » puisqu’une partie de sa famille vit toujours là-bas.

« Exigeons la vérité ! »

La manipulation du langage est à la fois dénoncée et exploitée dans le dernier album, et prend ici tout son sens : « Utiliser une certaine forme de langage ou des expressions particulières est une façon d’imposer une problématique commune à tout le monde, affirme Pierre-Emmanuel Poizat. Par exemple, en employant l’expression " les militants antimondialisation ", on classe tous les gens dans une même catégorie et on donne souvent une fausse représentation de la réalité. Les mots peuvent être truqués puisqu’ils suggèrent parfois une certaine façon de penser. »

C’est justement pour déjouer ce phénomène que Tomás Jensen prend un malin plaisir à jouer avec les mots en privilégiant les détournements de sens. C’est ainsi que la célèbre phrase du Che, « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ! » devient sous la plume de Jensen « Soyons impossibles, exigeons le réel ! ». Un renversement de phrase qui cadre mieux avec notre époque.

« C’est une version pessimiste et amère d’une phrase qui était porteuse d’espoir. Ce slogan illustre la désillusion d’une autre génération », explique Pierre-Emmanuel. Et Tomás d’ajouter : « À cause de la désinformation et de la manipulation des mots, on est maintenant en droit d’exiger la vérité. C’est ça, le véritable défi aujourd’hui. »

Daphnée Dion-Viens, assistante à la rédaction, J. Alternatives.