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Les temps déraisonnables

Gil COURTEMANCHE, 6 janvier 2003

Au gré des rencontres multiples durant cette période de réjouissances et de réunions, la question n’a cessé de revenir : y aura-t-il une guerre contre l’Irak ?

Et moi de me creuser la tête pour trouver tous les arguments, les indices qui me permettraient de dire non. Car si jamais cette guerre se produit, sous l’égide des Nations unies ou, pire encore, par la seule intervention des Américains appuyés par quelques alliés idéologiques, comme la Grande-Bretagne, ou obligés, comme l’Arabie Saoudite ou le Koweït, cela signifie que nous entrons dans des « temps déraisonnables », comme disait Aragon. Une nouvelle ère difficile et pénible à imaginer dans laquelle les États-Unis se sentiront libres de faire littéralement n’importe quoi.

Car voilà une guerre dont personne ne veut dans le monde, mais que l’on se résigne progressivement à accepter, sinon à appuyer. Ainsi, la France, dont la fermeté diplomatique avait réussi à inscrire la démarche américaine dans le cadre des résolutions de l’ONU, semble maintenant lentement virer de cap. Un long article dans Le Monde d’hier décrit la tranquille résignation qui s’installe chez les politiciens français devant l’inévitable. Le chancelier Schröder d’Allemagne, réélu en partie pour son opposition à la politique américaine, tente maintenant de louvoyer et de trouver une attitude qui lui permettrait d’appuyer la guerre sans trop paraître y participer. L’Arabie Saoudite a vite laissé tomber son opposition de façade, obéissant aux appels du pied du protecteur américain. La Turquie, dorénavant gouvernée par des islamistes modérés, a tenté de monnayer son appui à la guerre contre l’appui des Américains à l’entrée du pays dans l’Union européenne. Un peu partout, les grands argentiers du Trésor américain agitent leur carnet de chèques devant les yeux demandeurs de gouvernements pauvres. Au Canada enfin, on ne doute pas une seule seconde que, dans le plus profond de son coeur, le premier ministre Chrétien trouve cette guerre déraisonnable et injustifiée, mais on ne doute pas une seule seconde que si les Américains se lancent à l’attaque, nous serons là comme un chien fidèle accompagne son maître, même sur un chemin qui ne lui plaît pas.

Voilà le sentiment le plus angoissant, celui de ne plus avoir les moyens de son indépendance, l’impression d’entrer dans un nouveau monde, non pas dominé mais gouverné par une seule puissance. Qu’on ne s’y trompe pas. Si on parlait ici de la Russie ou de la France, je serais tenaillé par la même angoisse.

Certes, il y a cette guerre non souhaitée qui nous pend au bout du nez, mais il y a aussi tout ce qui l’accompagne au nom de l’autre guerre, celle contre le terrorisme. Il y a le blanc-seing accordé à Ariel Sharon pour commettre au nom de la même doctrine de la guerre préventive des exactions et des meurtres qui n’émeuvent plus personne dans la communauté internationale, comme si ces gestes faisaient dorénavant partie de l’air du temps et qu’ils participaient d’une nouvelle normalité terrible : toute menace perçue doit être éliminée avant qu’elle ne se matérialise. Il y a eu récemment ce refus américain de souscrire à la Convention internationale contre la torture qui ne fit que des entrefilets dans les journaux.

Il y a aussi le genre de société policière que les États-Unis proposent comme modèle pour lutter contre le terrorisme ainsi que l’extension encore une fois déraisonnable des moyens que ce pays est prêt à employer. Le Washington Post rapportait cette semaine que des prisonniers talibans ou présumés terroristes faisaient l’objet de tortures sur la base de Bagram en Afghanistan. On sait depuis cet été que quelques centaines de suspects ont été confiés en sous-traitance à des pays comme le Maroc, l’Égypte ou la Jordanie, pays dont la réputation en matière de torture n’est plus à faire. Plus près de nous, il faut penser à ces citoyens canadiens d’origine arabe que l’on fiche et harcèle à la frontière américaine quand on ne les renvoie pas dans leur pays d’origine.

Enfin, il faut consulter un rapport de près de cent pages publié par l’ONG Human Rights Watch [1] pour saisir l’ampleur de l’arbitraire policier qui s’est installé chez nos voisins du Sud depuis les attentats du 11 septembre. On y retrouve toujours la même doctrine de la guerre préventive. Ici, il s’agit d’arrestations préventives et de ce qu’appelle un juriste « une campagne massive de détentions préventives ». Un an après le 11 septembre 2001, HRW évaluait à 1200 le nombre de musulmans d’origine arabe, pakistanaise ou indonésienne qui ont été arrêtés puis détenus secrètement (parfois pendant des mois) en invoquant les règlements de l’immigration. Presque toutes ces personnes ont depuis été libérées (les autres ont été expulsées) sans qu’aucune ait fait face à une accusation reliée au terrorisme. Des dizaines de cas pathétiques ont été recensés par l’organisme : détentions provoquées par la dénonciation de collègues de travail, d’un voisin idiot et suspicieux ou, encore, l’arrestation d’un pauvre musulman qui s’était arrêté dans une aire de repos pour faire sa prière. Interrogé à propos de ces détentions arbitraires, John Ashcroft, le procureur général américain, avait rétorqué que les temps avaient changé. Il a raison. Nous sommes entrés dans des « temps déraisonnables ».


Cet article a été publié dans Le Devoir le 4 janvier 2003.

L’auteur est écrivain, chroniqueur au quotidien Le Devoir et aussi billetiste pour le journal Alternatives.


[1Human Rights Abuses of Post-September 11 Detainees